Gilberte, venue du dehors au moment où le repas s’achevait, crut suffoquer. Mais, soutenue par la curiosité, trop contente d’être admise là, ce fut avec joie qu’elle se glissa contre une stalagmite, et sourit à quelques sociétaires de connaissance. Un jeune Trente mille lignes lui offrit sa chaise. Un autre poussa même de son côté une assiette sur laquelle s’étageaient des biscuits à la cuiller.

Elle chercha des yeux sa marraine, et l’aperçut, en bonne place, tout près de la table d’honneur. Ce ne fut qu’un éclair, car, aussitôt, Gilles de Claircœur disparut à ses yeux derrière une haute coiffure de plumes rappelant celle des Indiens Sioux. Sous la perruque, de nuance acajou, qui supportait ce diadème sauvage, un terrible profil busqué accentuait l’analogie. Puis c’était, hors d’une robe scintillante et très décolletée, l’ossature puissante de deux épaules décharnées mais massives, sur lesquelles descendaient de longues boucles d’oreilles, tandis qu’un collier de perles — vrai ou faux — roulait contre la barre saillante de clavicules en forme de gourdins.

Le jeune « Trente mille lignes » empressé auprès de Gilberte, lui souffla :

— « C’est la mère Gigogne ?

— Comment, la mère Gigogne ?…

— Oui, C’est elle qui a fondé L’Enfance laïque, dont vous connaissez le succès persistant. Elle y écrit, depuis vingt-cinq ans, les « Contes de la mère Gigogne ». Une gaillarde épatante ! Elle nous disait tout à l’heure qu’elle n’aime que ses chiens. Elle laisse son mari à la campagne pour les soigner, et lui défend de les quitter. Il donne le biberon aux orphelins. La mère Gigogne, d’ailleurs, ne peut souffrir les enfants.

— Il y a beaucoup de dames dans votre société », observa Gilberte.

— « Oh ! bientôt, il n’y aura plus que ça. Le roman d’au moins trente mille lignes commence à manquer de bras masculins. Songez à ce qu’il faut d’imagination pour mettre sur pied des histoires de cette longueur, et qui se tiennent. Les femmes, elles, ne s’embarrassent ni de la logique, ni de la construction. Alors, quand elles ont trouvé un début, rien ne les oblige à prévoir un dénouement. Elles vont, elles vont… Elles n’ont aucune raison de s’arrêter. Regardez, celle-là, au coin, la blonde, frisée à l’enfant, avec cette figure calme, ces gros yeux… On croirait une placide bourgeoise qui n’a jamais rien fait que se laisser vivre. C’est une luronne qui vous abat quatre-vingt mille lignes en six mois. Elle vous déclare tranquillement : « J’écris dix pages avant mon café au lait. Je déjeune, je m’occupe de ma toilette. J’écris dix autres pages. Et voilà… J’ai fait ma journée à l’heure où les belles dames du monde songent seulement à sortir de leur lit. »

Des bruits de couteaux heurtant les verres interrompirent les explications du néophyte, dont Gilberte n’aurait pu dire s’il admirait ou dénigrait la fécondité de ses confrères du beau sexe.

Un monsieur en habit se leva, se tourna vers un autre monsieur en habit, demeuré assis à sa gauche, et commença de lui débiter des malices, laborieusement amenées de loin, et dont on sentait à coup sûr qu’elles aboutiraient à quelque énorme compliment. Ces deux personnages, seuls en tenue de soirée, éprouvaient, sans doute, de ce fait, une violente sympathie l’un pour l’autre, et ne résistaient pas au besoin de se témoigner le sentiment qui lie deux êtres d’espèce semblable, isolés chez une race différente.