Puis, son cœur se gonfla d’un torrent de jeunesse. La vie eut un goût savoureux. Elle n’avait que vingt ans. Combien d’autres ?… et quels autres ?… l’attendraient de la même attente. Comment serait-il, celui qui n’attendrait pas en vain ?…
Oppressée de rêves, Gilberte ne voulut pas rentrer à la maison. D’ailleurs, comment expliquer qu’elle revînt sitôt sans avoir dîné. Elle se souvint que les bonnes devaient sortir et qu’elle-même n’avait pas les clefs de l’appartement. La jeune fille arrêta le taxi-auto dès qu’il eut franchi la Seine, le paya, et commença de marcher lentement, le long du quai, rive gauche.
Elle s’en allait vers la Cité, vers Notre-Dame, vers ce Paris dont les siècles ont exhaussé le sol, noirci les murs, griffé les pierres de signes et de souvenirs. Tout ce qui est jeune, frémissant de passions confuses, tourne ses pas de ce côté, dans l’errance des promenades sans but.
Devant un étalage de pâtissier, Gilberte eut tout à coup grand’faim. C’était la première fois qu’elle ne s’asseyait pas à table, à l’heure ordinaire. Dans son imagination s’indiqua vaguement le fin menu que Monbardon lui eût proposé. Elle eut un soupir de gourmandise.
Mais, ayant acheté deux petits pains fourrés de foie gras, un baba et un éclair au café, elle s’installa, pour déguster ce repas, qu’elle trouva exquis, sur un banc du quai de la Tournelle, d’où elle regarda Notre-Dame — formidable silhouette à l’encre de Chine — se découper sur un ciel d’or rose et s’endiamanter le front des premières étoiles.
Lorsqu’elle jugea la soirée assez avancée pour qu’il lui fût possible de paraître sans indiscrétion parmi les sociétaires des Trente mille lignes, Gilberte prit l’omnibus, pour se rendre rue de l’Arcade, où fleurit, depuis l’époque du Directoire, le célèbre restaurant de la « Truite au bleu ».
Elle s’était un peu trop hâtée. Lorsqu’elle arriva, les sociétaires n’en avaient pas fini avec le dessert et les discours. Dès le vestibule, en bas (il fallait descendre quelques marches), Mlle Andraux perçut des applaudissements. Hésitante, elle s’attardait devant une porte vitrée. La connivence souriante de la préposée au vestiaire la poussa dans la fournaise.
Le mot n’avait rien d’exagéré. La salle à demi en sous-sol, remplie de dîneurs, autour de longues tables, et dont l’atmosphère s’alourdissait du relent des victuailles, détenait un record de température élevée, en ce soir de juillet. Une fraîcheur illusoire était suggérée par son aspect de grotte, et par de l’eau pulvérisée — mais n’était-ce pas l’eau du bain-marie ? — dont les gouttelettes plutôt rares se jouaient sur les rochers artificiels. Les piliers soutenant la voûte — d’ailleurs très basse — se dissimulaient entre des stalactites et des stalagmites. Parmi les aiguilles d’aspect calcaire, — triomphe du carton-pâte, — un peu de mousse jaunâtre et quelques arums en celluloïd figuraient la végétation aquatique de ces régions.
Cette salle — peu pratique pour un banquet, car les stalactites et les stalagmites rompaient la cordialité de l’ensemble, et séparaient les convives en petits paquets plus ou moins sympathiques — constituait le sanctuaire trimestriellement dévolu à la Société des Trente mille lignes. L’exiguïté de la cotisation (il fallait bien que tout le monde pût prendre part aux fraternelles agapes) déterminait l’irréductibilité, sous ce rapport, du directeur de la « Truite au bleu ».
— « Je vous donne », disait-il aux écrivains, « par une faveur spéciale, et en renonçant aux plus fabuleux profits, le local consacré, le caveau primitif, où naquit mon illustre établissement. Des Américains, qui ne passent qu’un soir à Paris, m’offrent ce que je voudrais pour les faire dîner là où dînèrent Barras avec Joséphine de Beauharnais, Mme Tallien, Mme de Staël, Talleyrand, et Bonaparte lui-même. Quand c’est le jour des Trente mille lignes, je refuse tout. Ma grotte vous est réservée. Pour rien au monde je ne voudrais voir des littérateurs, la gloire de notre France, déguster ma fameuse truite au bleu aux étages récemment construits, sous de banals arceaux gothiques, ou bien entre les glaces trop neuves de ma galerie Trianon. »