Il y en avait, de cette force-là, une douzaine de couplets, ce qui parut abusif. Cependant quelques marques d’impatience s’arrêtèrent devant la réprobation générale. On ne voulut pas faire affront au modeste Tyrtée des Trente mille lignes. Et il eut pour lui le silence des garçons de la « Truite au bleu », qui suspendirent leur bruyant service de desserte pour écouter une littérature à leur portée, ce qu’ils ne faisaient pas pour les toasts oratoires, lorsque ceux-ci traînaient en longueur.

Enfin, tout le monde s’écoula, pêle-mêle, dans la salle voisine — plus exiguë encore que la grotte — où les tasses à café s’alignaient, avec les petit verres pour la chartreuse. Malgré l’orgueil que, d’après son chansonnier, la société éprouvait de la présence du beau sexe, les sociétaires du sexe moins beau commencèrent de fumer et de parler très haut, debout, par groupes, dans un oubli total de leurs gracieuses confrères. Il faut dire, pour l’excuse de ces messieurs, qu’on était à la veille du renouvellement du comité. La période électorale déchaînait les passions dans cette petite république des lettres, comme dans tout autre domaine de suffrage universel. Les femmes, malgré leur droit de vote, gardaient une indifférence relative. Était-ce par scepticisme ? par manque d’usage de cette forme du pouvoir ? En faut-il conclure que les suffragettes, en politique, ne représenteraient qu’une minorité de leurs sœurs ? Aux Trente mille lignes, ces ardents débats s’enveloppaient de la brume des cigares.

La mère Gigogne, dont les récits dans L’Enfance laïque avaient charmé le bas âge de la plupart des sociétaires, en était réduite à agiter son diadème de plumes au milieu d’un cercle de dames, et à leur montrer son collier de perles, — quand toutefois ce collier ne disparaissait pas à moitié dans le creux profond des « salières », derrière les clavicules en forme de gourdins. Elle détaillait en même temps les qualités de ses chiots saintongeois, à qui son mari donnait le biberon.

— « Des amours !… » déclarait-elle. « Des bêtes qui seront certainement primées à la prochaine exposition canine. Mon mari me téléphone, tous les jours deux fois, comment ils se portent et comment ils ont… oui, vous m’entendez. Important, cela. Au moins aussi important que pour des gosses. Avec la différence que, des gosses, moi, ça me dégoûterait.

— Vous devriez écrire des histoires pour chiens », observa une confrère.

— « Je leur en raconte, à mes toutous », rétorqua la mère Gigogne, sans se démonter. « Ils me comprennent. Ou du moins, ils m’écoutent, ils sont bien élevés. C’est pas comme tous ces bavards-là », ajouta-t-elle avec un coup de tête et un regard hargneux vers les mâles tapageurs dans leur nuage de fumée.

— « On devrait », dit une vieille demoiselle avec innocence, « trouver quelque distraction pour réunir les messieurs et les dames.

— Un petit jeu ? » sourit une agréable sociétaire, que les convenances retenaient, bien contre son gré, du côté féminin.

— « Je ne dis pas un petit jeu. Mais… de la musique, par exemple. Nous réciterions de nos vers, — ceux qui en font », souligna la vieille fille en se rengorgeant. « Dans une société aussi littéraire que la nôtre, c’est pitié, nos soirées. Le dîner fini, ces messieurs se croient dans un estaminet.

— Oh ! ils savent bien se comporter galamment quand ils trouvent que ça en vaut la peine. Regardez donc là-bas… Ils sont une douzaine à faire la roue autour de Claircœur et de sa nièce.