— Je crois que ce serait bon pour toi, qui deviens toute pâlotte. Quant à moi, je suis solide. Et Paris ne me semble jamais vilain. J’ai si peu l’habitude des villégiatures !

— Tu ne t’es pas gâtée toi-même, dans la vie, marraine.

— C’est toi qui me gâteras. Les joies qu’on rencontre sur une route solitaire ne comptent pas. C’est bien mélancolique, va, un succès remporté pour soi seul.

— Nous sommes là, marraine. Et nous t’aimons bien », dit la jeune fille.

Elle se montrait plus expansive, plus tendre, depuis quelque temps. Une certaine estime respectueuse imprégnait maintenant ses allusions à l’œuvre et à la carrière de Claircœur. L’existence ne lui paraissait déjà plus si facile à vivre. Le talent ne s’impose pas aux autres avec l’évidence qu’on en a en soi. Elle commençait à comprendre par quelle lutte il lui faudrait manifester le sien. Et d’abord par quelle foi tenace elle devrait continuer d’y croire.

Lorsqu’elle avait dit : « Nous sommes là », elle s’identifiait avec sa famille, et dans une intention d’autant plus marquée que, justement, les Andraux se montraient moins empressés, même pouvaient être accusés de quelque négligence. Symptôme d’un esprit nouveau, chez ces gens, tellement assidus naguère, auprès de tante Gil, qu’on les eût plutôt soupçonnés d’obséquiosité, d’accaparement.

Claircœur n’en avait pas fait la remarque, — du moins devant sa filleule. Peut-être ses préoccupations du moment, l’absorbant tout entière, l’incitaient à considérer comme un débarras la diminution des séances familiales, des visites à l’improviste, des arrivées en coup de vent. Mais Gilberte y était sensible, commençait à s’en impressionner presque nerveusement. N’avait-elle pas dû, voici quelques jours, rappeler à ses parents la date anniversaire de la naissance de sa marraine, et seriner en hâte, à la dernière minute, un compliment à Lilie, qui se présentait sans avoir appris de fable ?…

Elle éprouva donc une vraie satisfaction lorsque, le voyage en Suisse ayant été décidé, et, naturellement, annoncé par elle à son père, Théophile et Louise lui déclarèrent, après s’être concertés d’un regard, leur intention d’aller, avant le départ, faire une visite à tante Gil.

Celle-ci se récria, comme toujours, qu’il ne s’agissait pas de visite, et qu’on viendrait dîner. D’autant qu’on n’avait encore rien décidé pour la carrière de Bernard. On en causerait sérieusement.

Ce ne fut pourtant pas l’avenir de ce jeune homme qui forma le fond de la conversation. Bernard semblait s’être amendé. Avec une gravité qu’accentuait sa longue figure osseuse, au teint mat, et ses yeux brûlants dans leurs profondes orbites, ce qui le faisait ressembler à un jeune ascète de Zurbaran, il reconnut la sagesse paternelle, qui le dirigeait vers ce qu’il appelait — avec tout de même une ironie un peu inquiétante — l’in pace de l’administration.