« Seulement, tout ça me fait de la peine. A cause du chagrin que la mâtine va te causer. Sais-tu ce qu’elle s’est mis en tête ?… Ou, du moins, ce qu’on lui a mis en tête ?… De monter sur les planches. Oui, tu m’entends bien, de se faire cabotine !… Ils ont découvert — le Fagueyrat et cette maboule de Claircœur — que Gilberte joue à miracle le rôle qu’ils lui ont seriné, en la faisant répéter avec eux. Et quel rôle !… Celui d’une « arpète ». Une petite-main de couturière, quoi ! Une midinette en herbe. De l’argot d’atelier. Et on appelle ça de la littérature !

« Et s’il n’y avait que la folie du théâtre, qu’ils lui ont donnée, à cette pauvre petite. Mais je crains autre chose. Et c’est pour cela que je te crie : « Accours ! »

« Mon Dieu ! je ne veux pas non plus te mettre la mort dans l’âme. Admettons qu’il est encore temps, que rien d’irréparable n’est arrivé. Voici la dernière algarade. Cela date d’hier. Tu jugeras.

« Nous faisions une promenade, — ta fille, sa marraine, l’inévitable Fagueyrat, Lilie et moi.

« Mais il faut que je remonte en arrière. Je ne t’ai pas dit que le directeur (?…) des Fantaisies-Louvois se trouve dans le pays. Il est d’abord descendu à Lucerne, où « son auteur » — comme il dit — a couru lui rendre visite. Comme si c’était à une femme à se déranger ! — soit dit sans méchant calembour. Le dérangement a, d’ailleurs, duré une bonne journée. On a déjeuné ensemble. On avait tant à se dire ! Le brillant jeune premier était mélancolique. Moins irrésistible dans la vie que sur la scène, il venait d’être planté là par sa bonne amie, — Blandine Chèvrefeuille, ou je ne sais quelle plante grimpante. Un malheur n’arrive jamais seul. La plante grimpante devait jouer l’arpète. Elle plaquait le rôle en même temps que l’acteur-directeur-amant de cœur. Complications.

« Fagueyrat voulait une étoile pour remplacer sa belle-de-nuit. Il écrivit à tout le firmament théâtral, et vint s’installer en haut du Rigi, — probablement pour avoir plus vite la réponse des astres. Le Rigi, c’est à côté. On y monte en funiculaire. On en descend encore plus vite. Tous les jours, le beau ténébreux vient ici. Il répète des scènes, avec Claircœur, à qui il conseille sans cesse : « Coupez donc, coupez donc ! » et avec Gilberte, pour les répliques. (On a beau couper, il en reste toujours, de cette satanée pièce.) Or, comme les étoiles sont devenues filantes, (c’est la mi-août qui veut ça), refusant le rôle avec un ensemble touchant, sous prétexte d’engagements antérieurs, qu’est-ce que notre trio décide ?… Que mademoiselle Gilberte Andraux représenterait à miracle cette figure de polissonne. Il paraît que c’est ça, à en crier, flatteur pour la famille. Vois-tu ce nom sur des affiches, le long des palissades, contre lesquelles un fallacieux avis défend de déposer des ordures !… Ce nom, qui est le mien, Théophile, celui de Bernard, celui de Nathalie. Tu n’es plus le seul à en disposer, monsieur Andraux.

« Revenons à la promenade d’hier. Nous montons dans ce petit chemin de fer, où il faut fermer les yeux tout le temps, si l’on ne veut pas s’évanouir en se voyant suspendu sur les précipices. Nous descendons vers le milieu de la montagne. De la station, nous devions aller à pied à un chalet où l’on donne à goûter — leur fameux café au lait suisse — pas mauvais, à vrai dire, mais rendu écœurant par les coupes de miel liquide, ce miel qu’on prend avec une spatule de bois et qui file partout… C’est gluant !… Il paraît que ça sent la ruche, les fleurs des Alpes… Lilie mettait ça sur son beurre, sur ses petites pattes sales, sur la table, sur moi, sur le nez de Criquette… Beuh !… ce miel… n’en parlons plus !

« Pour aller au chalet, d’où la vue (je n’en peux rien dire, et pour cause !) est magnifique, on suit un sentier étroit, qui traverse des pâturages. — Encore un agrément, les sonnailles des vaches, poésie ! — Ah ! les sales bêtes, ce qu’elles me donnent la frousse !… Elles vous accourent dessus, comme si on était des leurs. Bonjour, ma chérie. Et allez donc ! Gilberte les trouve « mignonnes » !…

« Mais voilà que ce sentier, à un moment, surplombe une pente très raide, caillouteuse, au-dessous de laquelle on ne sait pas ce qu’il y a, — le vide, sans doute, l’abîme. Figure-toi qu’à l’endroit le plus dangereux, le sentier manquait. Un éboulement, les pluies… Bref, il fallait marcher à même cette pente. Le cabotin et ta fille, loin en avant, — parbleu ! — arrivent là… et traversent, sans s’inquiéter de nous, en arrière.

« Moi, devant ce passage périlleux, je déclare à Gilles : « Sautez, si vous voulez, avec Criquette. J’interdis à Lilie de vous suivre. Et, bien entendu, je reste avec mon enfant. » Chose épatante ! Claircœur — qui fait la jeune fille maintenant, oh ! combien ! et que rien n’arrête — a trouvé que j’avais raison. Au fond, je crois qu’elle avait peur pour Criquette. Nous avons appelé les deux autres, crié à nous rompre les cordes vocales… Tu crois qu’ils nous ont entendues, ou bien que, ne nous voyant plus, au bout d’un moment, ils sont revenus sur leurs pas. Tu les connais bien !