« Tu n’as pu avancer tes vacances, soit ! Ni ma sécurité et celle de Lilie, ni la santé de Bernard — car tu nous amèneras ce pauvre enfant, j’espère, tu ne continueras pas à te méfier de ses bonnes intentions — ne t’ont décidé. Mais je crois qu’après avoir lu cette lettre tu feras vivement ta valise. Nous allons te voir accourir.

« Du moins, je n’aurai pas la sotte illusion que c’est pour moi. Les frayeurs que j’éprouve dans cette grande baraque de maison, où tout craque, dont les serrures n’existent plus — (autant dire que nous couchons en plein bois. Et les forêts de sapins sont d’un noir lugubre !) — l’ennui, dont je suis malade… cela t’est bien indifférent !

« L’ennui… Parlons-en. C’est gai de vivre avec une femme de lettres ! Madame s’enferme… Madame écrit… On ne doit la déranger sous aucun prétexte. Pas un voisinage, pas une connaissance. Personne à qui parler. Les seuls êtres humains que je vois sont sur des bateaux, à cent mètres de distance. Avec la meilleure volonté du monde, je ne peux pas reconnaître que c’est une société. Pourtant c’est la plus animée que je possède. Oui, mon cher ! Regarder passer le bateau de Lucerne… aller… retour… Voilà les folles distractions de ta Loulou, qui aime tant le monde !

« Je ne pense pas que tu comptes Lilie, ou l’odieuse petite chienne, avec ses aboiements brusques à vous déchirer le tympan. Alors ?… La femme de chambre ? — une mijaurée qui vous sert comme avec des pincettes. Ou cette Suissesse abrutie, à qui j’avais demandé des « tourne-dos sur canapé », et qui est allée retourner la housse au dossier du canapé, dans le salon !!…

« Gilberte, me diras-tu ?

« Patience !… J’y arrive, à Gilberte, et plus tôt que cela ne te fera plaisir.

« Mais, avant de te parler d’elle, je veux répondre à la question : « Et la Nature ? »

« Ah çà ! qu’est-ce que tu penses donc que c’est, la Nature — avec un grand N ? Quand on l’a vue une fois, — eh bien, on l’a vue. C’est tout. Elle ne te racontera pas des bonnes histoires, elle ne te fera pas ta partie de manille, la Nature, elle ne te fournira pas des calembours, pour aller faire l’homme d’esprit à ton bureau. Le premier jour, on dit : « Tiens ! je me figurais que c’était plus haut, des montagnes. Enfin, c’est gentil, quoi ! Et le lac… celui des Buttes-Chaumont, en plus grand. Mon Dieu… ça va encore. » Ensuite, quand les jours passent, il y a quelque chose qui vous horripile dans ce décor toujours pareil. C’est comme les pièces de théâtre où tous les actes se passent au même endroit. Chaque fois que le rideau se relève, pan !… le même salon, ou la même place de village, ou la même terrasse au bord de la mer. Tu peux le supporter ? Moi, ça m’énerve. Au fond, tout le monde pense comme ta Loulou, — qui n’est pas plus bête qu’une autre. Ceux qui se pâment, qui prétendent que ça change avec l’éclairage, — comme Gilberte qui fait les yeux blancs, à propos du matin, du soir, du soleil ou de la lune, — ils n’en voient pas pour cinq centimes de plus que nous. C’est du chiqué.

« Mais il n’y a pas que pour « les lointains couleur de perle » (c’est un de ses mots) et les « amours de petits nuages roses », que mademoiselle Gilberte roule des yeux blancs. Et voilà, mon pauvre Théo, ce qui va te décider à t’amener. Tu as un faible pour ta fille aînée. Après l’avoir ignorée quand c’était un petit chiffon de fillette, une morveuse qui ne te faisait pas honneur, tu t’es entiché d’elle parce qu’elle a poussé comme elles poussent toutes, et que tu n’en reviens pas de l’avoir si bien faite. (Du moins quant à ta part. On ignore si la mauvaise graine n’étouffera point la bonne.)

« Mon Bernard et ma Lilie, au moins, c’est des enfants d’honnêtes gens, de l’or en barre. Mais, pour le moment, tu n’as de cœur que pour cette grande demoiselle, que tu trouves incomparable parce que sa coquetterie lui fait une frimousse drôlette, — pas bon genre, d’ailleurs. Ah ! que tu es bien un homme, mon pauvre Théo !