« Cher papa, depuis que j’ai communié avec la Nature sublime, depuis que j’ai respiré l’air des altitudes, que j’ai entendu les voix de l’Espace et de la Nuit, que j’ai vu les cimes neigeuses s’allumer à l’aube, l’une après l’autre, foyers de pourpre hors de la brume bleuâtre, depuis que j’ai pleuré d’émotion devant ces beautés inouïes, moi, la petite Parisienne, qui appelais « mon parc » un pauvre arbre étiolé entre des murs, j’ai compris que je pouvais souffrir pour l’Art, dans la liberté, mais non pas m’engourdir dans la monotonie des habitudes, là où il n’est pas, là où on ne le connaît pas, là où la sécurité, à laquelle on s’accoutume, le fait oublier, le fait renier, comme un maraudeur insolite, comme un intrus.

« Alors, cher papa, au moment même où je me désolais, où je doutais de tout : de moi, de mes aspirations stériles, des hommes et de leurs vilains pièges, des splendeurs de l’été parmi ces montagnes trop émouvantes, de mes rêves, sans doute déraisonnables, et du devoir, incompréhensible, — voici que j’ai trouvé ma voie. Ce fut comme une révélation, et, en même temps, comme une obligation très douce.

« Je n’ose pas te dire que j’avais prié, et que je me crus presque miraculeusement exaucée. Tu jugerais peut-être qu’il y a là, de ma part, une prétention sacrilège. Toi, qui te déclares libre-penseur, tu n’admettrais tout de même pas qu’une pauvre petite comme moi, qui ne s’est pas déshabituée de joindre les mains et d’implorer le Maître invisible, ait l’audace de mêler le Ciel à des choses de théâtre.

« Car il s’agit de théâtre. Une interprète fait défaut dans la pièce de marraine. Impossible de la remplacer de façon convenable, en cette fin de vacances, alors que la saison d’hiver est organisée partout, et les engagements pris. Un rôle que je sais, que j’ai répété avec une prédilection instinctive, avec une sorte de pressentiment. Bien des fois, monsieur Fagueyrat s’était étonné, avec marraine, de ce qu’il appelait la justesse de mes intonations, le réalisme pathétique de mon jeu, mes trouvailles heureuses.

« Une idée me vint. Je m’offris, — tremblante, croyant qu’on allait me rire au nez.

« Papa… écoute. Monsieur Fagueyrat est prêt à m’engager. Quant à marraine, elle s’affole, ne sait que penser, me refuse son consentement tant que je n’aurai pas le tien. Ce n’est pas qu’elle me désapprouve, non, je te le jure. Mais elle ne veut pas accepter cette responsabilité, — surtout vis-à-vis de toi.

— « Écris à ton père », m’a-t-elle dit. « Si tu lui exposes tes raisons comme tu me les as exposées à moi-même, je serais bien étonnée qu’il ne te permît pas au moins une tentative. »

« La tentative, c’est un rôle dans la pièce de marraine. Si je n’y réussis pas autant qu’on veut l’espérer, je renoncerai à la carrière du théâtre. M’y affirmer comme une artiste, ou ne jamais plus y reparaître, telle est mon intention. Tu penses bien que je n’accepterai pas, dans les coulisses, les échecs, les risques, auxquels je me soustrais sur le terrain littéraire, pourtant plus attirant pour moi, et moins scandaleux dans ses périls, mais où il faut attendre parfois si longtemps pour se manifester.

« O mon père chéri, ne crains pas pour la Gilberte les entraînements d’un milieu que l’on croit fatalement malsain. L’entraînement… mais la joie d’écrire, d’être imprimée, publiée, lue… imposée au public… Oui, car il y a des gens assez puissants pour prendre une débutante par la main et pour la hisser au même poste que les vétérans de la plume… Cet entraînement-là, papa, cette ivresse-là, ne m’a pas tourné la tête. Comment veux-tu que je la perde, cette petite tête, bien ignorante, bien modeste, mais bien droite aussi de dignité, d’honnêteté, de bravoure, — comment veux-tu que je la perde pour l’odeur d’une loge d’actrice, et le mirage des papillons de gaz dans un couloir, derrière la toile de fond ?

« Mon petit père, je t’en supplie ! laisse-moi essayer d’une carrière qu’on ne considère plus — sauf chez notre concierge de Grenelle, peut-être — comme l’abomination de la désolation. (Et encore, parce que notre concierge, étant stérile, n’a pas d’héritière au Conservatoire.) Rappelle-toi les jeunes filles bien élevées, les femmes du monde irréprochables, qui ont paru sur la scène, occasionnellement ou professionnellement, durant ces dernières années. Attends au moins que j’aie joué dans la pièce de marraine. La circonstance ferait accepter mon projet d’enrôlement temporaire aux personnes les plus rigides.