« Pour que tu saches — sans m’accuser de présomption — quel service je peux rendre, demande l’opinion de monsieur Fagueyrat. Il te dira comment il croit que j’interprète le personnage. Marraine est de son avis, mais elle n’en conviendra pas, dans la crainte que l’intérêt de la pièce n’influe sur ta décision.

« Mais, — entre nous, — mon petit papa, l’intérêt de sa pièce… est-ce que cela ne doit pas primer tout ?… Songe au coup de dés qu’elle jette sur le tapis !… Superbe victoire illuminant le présent et l’avenir… Ou désastre, anéantissant beaucoup du long effort passé. Songe avec quel cœur je combattrai ce combat pour la si bonne et noble chérie. Songe à ce que je lui dois… Tout. Et même toi, cher père. Car t’aurais-je retrouvé, si elle ne m’avait pas élevée pour toi, gardée pour toi, si elle ne m’avait pas appris à respecter ta volonté, à t’aimer, pendant les années de mon enfance, où j’attendais ton retour ?

« Elle ne sait pas que je t’écris cela. Elle me croit capable de ne plaider que pour moi-même.

« C’est ma faute. Je ne lui ai guère montré de tendresse depuis que nous sommes ici, dans ce pays admirable, — grâce à elle, d’ailleurs. Mais je traversais une crise… comment te dirai-je ?… mettons… de neurasthénie. Je me sentais inutile, débile, incohérente et impuissante. Cette révélation de beauté, dans une nature presque trop grandiose, m’oppressait, m’anéantissait, tout en m’exaltant.

« Sentir avec tant de force, et ne pouvoir rien manifester, rien créer, qui corresponde, fût-ce de loin, à de si accablants émois. Je m’en exaspérais. J’en devenais mauvaise. Oui, même avec marraine, — cette admirable marraine, dont je commence seulement à entrevoir la supériorité.

« Mais, maintenant, je respire, j’espère. Les redoutables montagnes ne m’écrasent plus. Elles me sourient. Des ailes soulèvent mon âme jusqu’à leurs cimes. Je puis remplir ma destinée, me vouer à une œuvre passionnante, travailler à mon goût, faire de l’art, exprimer tout ce qui demeurait en moi sans essor, sans flamme, sans paroles. Et, plus tard, après avoir interprété les sentiments des autres, j’écrirai, je trouverai la forme impressionnante de mes propres sentiments.

« Cher papa… J’attends ta réponse avec une impatience que je ne puis te décrire. Comme je vais compter les heures, calculer les alternances de courriers, palpiter à la vue de ton écriture !

« M’auras-tu comprise ? Auras-tu confiance en moi ?

« Que de choses je pourrais te raconter, pour te faire voir l’existence avec mes yeux de jeune fille, — des yeux clairs, qui discernent leur chemin, et ne se laissent pas tromper par les indications menteuses des carrefours.

« Mais les choses qui nous déterminent ne se racontent pas. Car elles ne sont plus, pour qui en écoute le récit, les monitrices impérieuses, dont les ordres ont empli nos oreilles, dont les fouets cruels ont lacéré nos épaules. Elles ne sont que des anecdotes.