« Réponds-moi bien vite, cher papa, réponds-moi selon ton cœur, sans écouter les voix étrangères, qui sont celles du préjugé.
« Je t’embrasse de toute ma profonde tendresse.
« Ta Gilberte. »
« P.-S. — Dans cette lettre, je ne te parle pas de maman Louise, parce que nous avons pensé, marraine et moi, que nous devions te demander d’abord ta volonté, te mettre le premier au courant, par déférence pour toi, mon cher père.
« Je ne doute ni du jugement de maman Louise, ni de son affection pour moi, — affection méritoire, et dont je lui sais gré. Tu la consulteras, comme en toute chose, et je trouve cela parfait. Dis si je dois m’en expliquer avec elle, ou si tu préfères lui présenter la question de ton point de vue. Peut-être a-t-elle quelque idée de mon projet, d’après les éloges — un peu intempestifs et trop indulgents — que m’ont donnés, devant elle, marraine et monsieur Fagueyrat, sur ma façon de jouer. Puis, hier, la Suissesse qui fait notre cuisine a certainement entendu quelques mots significatifs.
« C’est inouï !… cette Margoton du canton d’Uri, qui jargonne un patois impossible, et n’a jamais l’air de comprendre nos ordres, cette femme qui ne nous connaissait pas il y a deux semaines, et qui, dans deux autres semaines, cessera tout commerce avec nous pour l’éternité, — elle nous épie !… Elle écoute aux portes !… Que peut bien lui importer l’objet de nos entretiens ?
« Tu ne trouves pas fantastique, cette maladie humaine de la malveillance ?… Car la curiosité n’est que la pourvoyeuse de la malveillance. Ce qu’on cherche à surprendre, ce n’est pas les belles actions.
« Mais voilà que je ratiocine, que j’ergote.
« Excuse-moi, papa chéri. Ne me crois pas déjà trop bas bleu !
« Ta grande petite Bette, qui te bige à plein cœur. »