Claircœur porta elle-même sa petite table dans l’angle le plus écarté de la terrasse, contre la balustrade, là où les rameaux de la glycine retombaient plus abondants.
Aujourd’hui, nul ne la dérangerait. Le papier, l’encre, son porte-plume préféré, tout était prêt. Criquette elle-même, sur son coussin que supportait un pliant, la regardait de ses yeux attentifs, comme pour lui dire : « Notre intimité est revenue. Te voilà seule. Je ne te quitte pas. »
Bernard, l’impétueux garçon, qui n’eût peut-être pas respecté le travail méditatif, était parti en excursion dès le matin.
Un bruit, un seul bruit, assez confus, presque indistinct, parvenait de temps à autre jusqu’à la romancière. Des voix s’élevaient, par intermittence, dans la maison. Des voix, qui traversaient à peine, et rarement, le grand jardin. Des voix que l’espace absorbait, que nulle oreille, sauf celle de Claircœur, n’eût distinguées à cette distance. La voix de Fagueyrat faisant étudier le rôle à Gilberte. La voix de l’élève se pliant aux indications du maître.
Leurs accents si affaiblis ne pouvaient troubler l’inspiration de celle qui écrivait. Cependant cette inspiration demeurait rebelle. La plume ne courait pas sur le papier. Un moment vint où elle se déroba, où elle se coucha sur la page blanche, comme un cheval qui se refuse, puis qui s’abat en franchissant l’obstacle.
Claircœur regarda longuement au loin, ensuite elle contempla l’eau toute proche. Elle se tourna vers Criquette, plongea un tragique regard dans les yeux inquiets de la petite chienne, écouta un instant le double écho des voix, si ténu, presque imperceptible, mais distinct pour elle dans l’énorme silence…
Alors, inclinant son front entre ses mains, elle commença de pleurer, de pleurer intarissablement, tout bas, sans un soupir, sans un sanglot… de pleurer comme si toute sa vie, tout son cœur, toute son âme, ruisselaient d’elle avec ses larmes.
Elle resta longtemps ainsi, immobile. Elle ne s’aperçut même pas que Criquette, ayant sauté de son coussin, grattait doucement contre elle, d’une patte insistante, puis, ne recevant pas de réponse, s’asseyait à ses pieds, sur le bord de sa jupe.
XII
— « Ma petite Gilberte, viens un peu jusque sur la terrasse. »