La jeune fille accourut, souriante, avec un air d’empressement tendre. La joie de vivre fleurissait maintenant sur son charmant visage. Cette joie ne voulait pas être ingrate. Aussi s’offrait-elle comme une récompense à la maternelle créature qui en était l’auteur. Quand Gilberte répétait : « Ah ! marraine, que je suis heureuse ! » Cela impliquait vaguement : « Le but de ta vie est atteint. Ne regrette pas d’avoir eu des soucis à cause de moi. Tu as le sourire de ta fille adoptive, ses baisers reconnaissants. N’es-tu pas comblée ? »

C’est l’impérialisme de la jeunesse, qui seule a droit à la vie, à l’avenir. Gilberte n’était pas plus égoïste que tout cœur filial de vingt ans. Et comment ne s’y fût-elle pas méprise ?… Le fait qu’elle rît et chantât par la maison, sa mélancolie envolée, que sa jolie nature, détendue, retrouvât sa souplesse, comme un jeune arbre flexible dont on ne courbe plus l’essor, que ses bras, ses lèvres, eussent de nouveau les câlineries de l’enfance, réjouissait tellement Claircœur !

— « Sois heureuse, mon petit. Sois heureuse… toi, du moins. C’est tout ce que je désire », murmurait tante Gil, en se penchant le soir vers l’oreiller où roulaient les nattes couleur de châtaigne.

C’est tout ce qu’elle voulait désirer. Et elle était sincère dans son vouloir. Elle appréciait la douceur de border dans son « dodo », comme jadis, sa grande fillette, qui, naguère et depuis trop longtemps, ne le permettait plus, poussait le verrou, s’enfermait sauvagement avec des rêves qui ne disaient pas leur secret.

Dans la confiance et la camaraderie revenues, Claircœur l’appelait, ce matin-là :

— « Viens jusqu’à la terrasse.

— Vous avez quelque chose, marraine ? » demanda Gilberte, qui remarqua sa pâleur, sa bouche frémissante, et le geste dont elle serrait des papiers dans sa main.

La romancière ne répondit pas. Toutes deux longèrent l’allée envahie par les romarins, les lavandes, les menthes (comme leur odeur s’exhalait fortement dans ce matin mouillé) ! Elles arrivèrent sous les glycines. La pluie, une bourrasque dont le lac se rebroussait encore, avait anéanti les dernières fleurs. Mais le feuillage délicat formait toujours cet abri, semblable, de loin, aux treilles enguirlandant les vases grecs, cet abri dont le voyageur emportait l’image, en se disant :

— « Qu’il doit faire bon vivre là ! »

Les deux femmes s’assirent au fond, sur le banc rustique.