— « Tu as prévenu ses parents ?

— Non. Mais, Gilberte, lis d’abord. Tu comprendras ensuite. Lis ce que m’écrit ton père. »

Gilberte lut :

« Paris, 27 août.

« Ma pauvre Gil,

« Je ne sais dans quels termes je dois m’adresser à vous.

« Il m’est douloureux de partager l’indignation de ma femme, de vous parler comme elle m’engage à le faire. Cependant, notre douleur est immense, et me voici obligé de reconnaître que vous en êtes la cause.

« C’était déjà sans enthousiasme, croyez-le bien, que j’avais ratifié le coup de tête de ma fille, que je m’étais résigné à la voir entrer dans la carrière hasardeuse où votre imprudence l’a poussée… »

— « Ça, c’est raide ! » s’exclama Gilberte.

— « Continue. Cela n’a pas la moindre importance.

— Comment !… pas la moindre…

— Continue. »

« Mais, maintenant que vous favorisez la rébellion de notre fils, que vous lui donnez les moyens de nous braver, que vous lancez ce malheureux enfant vers les pires aventures, mettant le deuil et les larmes à notre foyer, je vous déclare que c’en est trop, et que, suivant la volonté formelle de Louise, à laquelle je me rallie, vous n’existez plus pour nous.

« Tout ce que je puis ajouter, pour votre excuse… (car, moi, je ne veux pas croire à une intention consciente de votre part dans cette œuvre abominable) c’est que vous ne saviez pas l’usage que Bernard ferait de l’argent dont votre faiblesse l’a nanti.

« Il nous écrit de Liverpool, où il s’embarque pour l’Amérique, qu’il rentrera en France un des plus glorieux aviateurs du monde, ou que nous ne le reverrons jamais.

« Il ajoute que nous n’ayons aucune inquiétude sur sa vie matérielle. — Donc, il a de l’argent.

« Et qui lui en a donné, si ce n’est vous ? Il a quitté les « Glycines » pour accomplir un projet auquel il avait renoncé. Il nous avait promis de n’y plus penser, lui qui n’a jamais menti. Un enfant si droit ! Comment ne pas croire, avec sa mère, que vous lui avez remis sa chimère en tête, que vous lui avez fourni les moyens de la réaliser ?

« Je ne vais pas, comme Louise, jusqu’à vous accuser d’une mauvaise action, d’une vengeance méditée. Mais je reconnais là votre esprit romanesque, votre imprudence. Je vous crie : Gilles de Claircœur, je vous avais confié mon fils ! Qu’avez-vous fait de lui ?

« Un père désespéré,

« Théophile Andraux. »

« P.-S. — Que Gilberte m’écrive toujours au ministère. Mon infortunée Louise ne pourrait supporter de voir son écriture. Pour vous, ma pauvre Gil… (hélas ! ce nom familier vient malgré moi sous ma plume. Et dire que je vous appelais aussi « ma sœur ! »), n’écrivez pas à la maison. N’exaspérez pas la douleur d’une mère. On vous retournerait vos lettres sans les ouvrir.

« 2e P.-S. — Est-il vrai que vos inconséquences vous aient déjà conduite à des embarras pécuniers ?[2] Un employé de mon bureau, ami d’un certain Grandet — que vous devez connaître ! — prétend que vous en êtes à demander des avances sur vos travaux. Vous auriez payé les dettes de monsieur Fagueyrat, et entre autres des sommes considérables au marquis de Sépol. Vous me direz que c’est votre affaire. Évidemment. Mais, dans les circonstances actuelles, je dois vous prévenir : ne comptez pas sur nous. Les maigres économies, amassées pour notre innocente Lilie, à force de privations et de travail, ne sauraient être jetées au gouffre… »

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[2] Orthographe de M. Andraux.