La première représentation marcha bien. Mais avant qu’elle commençât, l’opinion de la presse était faite, écrite, composée en caractères d’imprimerie, et reposait sur le marbre.
La deuxième fut brillante. Elle se termina à minuit moins le quart. On avait coordonné les tableaux coupés trop brusquement. Les acteurs avaient eu le temps d’apprendre les enchaînements et les béquets.
Mais qu’importe la deuxième représentation pour le destin d’une pièce. Cette pièce est déjà condamnée ou portée aux nues. C’est fini. Dans six semaines, — quand elle aura quitté l’affiche, — des coupures de journaux, venues de Yokohama ou des îles Fidji, reprocheront encore à l’auteur exaspéré d’avoir montré au début un personnage n’ayant que deux mots à dire et ne revenant plus ensuite, alors que ce personnage, couturier surpris par le lever du rideau le soir de la générale, avait eu la présence d’esprit de lancer à sa cliente une phrase quelconque, avant de disparaître d’une représentation dans laquelle il n’avait que faire.
Claircœur connut la torture de ces griefs ineptes. Et la torture mille fois plus atroce de se dire : « Avec deux jours de patience, en présentant ma pièce à la générale telle que le public l’a vue à la seconde, l’œuvre de ma vie, de ma douleur, de mon espérance, l’œuvre où coule mon sang, — où coulera pour toujours mon sang, — ne fût pas retombée sur mon cœur pour le broyer de sa chute. »
Timidement, elle objectait à Fagueyrat :
— « Je vous avais supplié de remettre. Nous n’avions pas une seule fois répété la pièce dans son ensemble, sans accroc, en calculant le temps des entr’actes. »
Il répondait :
— « Que voulez-vous, ma pauvre amie !… Je ne pouvais plus supporter de dépenser sans recueillir. Tous les frais d’éclairage, de machinistes, d’ouvreuses, et le reste, partaient du 12 octobre. J’ai voulu compter mes recettes à partir du 12 octobre. Une folie. J’ai jeté la pièce par terre pour quinze cents francs. Il faut me pardonner. Votre œuvre est si belle !… J’étais trop sûr de son triomphe, malgré tout ! Et je souffrais tant d’être votre débiteur ! Il y a des heures dans la vie, des heures de surmenage et de délire, où l’on ne voit plus clair. »
Comment lui en aurait-elle voulu ? Il perdait autant qu’elle, plus qu’elle peut-être. Comme directeur, il s’était coulé. Quel auteur lui apporterait une pièce, sauf les douteux, les débutants, ceux qui attacheraient une pierre plus lourde à ses pieds, pour qu’il s’enfonçât davantage.
Comme acteur, il s’en tirait à sa gloire. On le vantait d’autant plus pour son interprétation qu’on l’exécutait de façon plus sévère en tant qu’organisateur. Les camarades jubilaient. « Ah ! mon vieux… Tu vois ce que ça te coûte de nous avoir lâchés, d’avoir passé des coulisses au cabinet directorial… » Les bouches ne le disaient pas, mais les regards !…