Quant à Gilberte, la critique, le public, se prirent pour elle d’un de ces engouements qui, disproportionnés au mérite, vont à ce don mystérieux, supérieur à tous les mérites, — le charme. Du talent ? — sans doute, elle en aurait. Peut-être en avait-elle déjà. Nul ne s’en fût porté garant. Mais il s’agissait bien de cela ! L’émotion, la grâce, la vie, voilà ce qu’elle apportait, sans même le savoir. Petite arpète, avec sa chemisette en percale, son ceinturon de cuir, sa jupe mal accrochée à sa taille souple — sa jupe trop courte devant, trop longue derrière, laissant voir des chevilles fines, des pieds qui dansaient en marchant, comme aux flonflons d’un perpétuel quatorze-juillet — gamine de Paris, frimousse de malice et d’ingénuité, elle créait un type, dont tout le monde raffola, que les illustrés de tous les pays reproduisirent des milliers de fois, qui fut célèbre immédiatement.
La pièce, mal partie, fut sauvée de la chute par la gavroche irrésistible que révéla Gilberte. Ceux qu’émoustilla le désir de la voir, trouvant un spectacle attachant, s’amusaient de bon cœur, et disaient à la sortie : « Qu’est-ce que les journaux racontent ? On passe une excellente soirée au Louvois. » Mais l’excellente soirée ne répandait pas, dans la salle à demi vide, une atmosphère assez chaude pour que les effluves en atteignissent les foules extérieures. Leur siège était fait. Elles ne reprendraient pas, sans des garanties plus entraînantes, le chemin d’un théâtre enguignonné.
Claircœur connut l’état d’âme de l’auteur, qui, dans le bureau de la direction, attend l’heure où l’on monte le chiffre de la recette. « Voyons, il sera meilleur qu’hier… Il faut donner aux gens le temps de raconter autour d’eux ce que vaut la pièce. Les succès qui se font par le public sont plus lents à venir… mais aussi plus durables. Aujourd’hui est un bon jour. Humide, sans pluie torrentielle… »
Toutes les chances, des plus petites aux plus grandes, sont retournées, ruminées. Telle pièce, jouée des centaines de fois sur toutes les scènes du monde, n’est « partie » qu’à la vingtième représentation. Les Malheurs d’une arpète en sont tout juste à la dix-huitième.
Mais le contrôleur-chef arrivait. D’un air indifférent, en homme qui en a vu bien d’autres, il énonçait une recette encore en baisse sur les dernières. Il fallait faire bonne contenance. « Voilà… Le vent du nord cinglait. On a craint le verglas. Dire qu’il y a encore des fiacres découverts ! Le petit public ne prend pas des autos, n’est-ce pas ? »
Le contrôleur hochait la tête.
— « Certes… Et les petites places, quand elles donnent, c’est encore ce qu’il y a de mieux. Les loges… si peu de gens les payent. »
Claircœur, qui, les premiers soirs, s’était réjouie de voir les loges occupées, savait maintenant qu’elles le sont toujours. C’est le devoir essentiel d’un bon administrateur : ne pas laisser de trous trop visibles dans l’hémicycle de son théâtre. Le public, ainsi que la nature, a horreur du vide. Quel spectateur possède une âme assez forte pour goûter ses propres impressions et pour s’en satisfaire, parmi des places désertes ? surtout quand il a payé la sienne.
Aussitôt après le déboire apporté par la recette du jour, Claircœur commençait à espérer celle du lendemain. Non pas pour la somme en elle-même. La recette, — c’est le thermomètre du succès. Pendant vingt-quatre heures, elle ne vivait que pour consulter cet oracle, d’une implacable précision.
Elle vivait aussi pour une autre souffrance. Mais, de celle-ci, elle ne voulait pas convenir, fût-ce au plus secret de sa pensée, alors que son cœur en criait.