Justement, vers dix heures, quand le bordereau du soir était arrêté, la pièce en arrivait à la grande scène d’amour entre le héros — l’ex-Adhémar, devenu Landry de Campvillers, et l’intéressante arpète, Lulu-tire-l’aiguille, qui refusait, tout en l’adorant, de devenir sa femme et duchesse de Campvillers, pour des raisons mystérieuses — assurément inspirées par le vertueux héroïsme et la sublime délicatesse de cette jeune personne.
Claircœur descendait, se glissait dans la baignoire réservée, une baignoire d’avant-scène, où, sans être vue du public, elle se trouvait toute proche de ses interprètes, proche à entendre les réflexions dont ils entrecoupaient tout bas les phrases de leurs rôles. Ils lui en jetaient parfois, avec un sourire, un coup d’œil, en un jeu de scène adroit et plaisant. Car tous éprouvaient de la sympathie pour cet auteur, si aimable envers les plus infimes d’entre eux, qui jamais ne leur avait montré la moindre humeur, jamais ne leur avait refusé un effet lorsque leur prétention n’était pas trop absurde.
Ils aimaient la pièce aussi, et ne la « lâchaient » pas dans le désastre. Ils s’y donnaient de tout leur cœur, comme aux répétitions, lorsqu’ils comptaient sur elle, et s’échauffaient d’espérance. Pourtant quelques-uns se demandaient comment ils passeraient l’hiver, et supputaient les jours de pain assuré, les jours peu nombreux, durant lesquels Les Malheurs d’une arpète pourraient encore tenir l’affiche. N’importe ! ils grognaient contre le public rétif, insultaient entre eux les critiques. Mais ils ne boudaient ni l’auteur ni l’œuvre.
« Braves gens ! » pensait Claircœur, au fond de sa baignoire.
Elle s’y reculait davantage, dans plus d’ombre, quand leur entrain, leur bravoure, l’attendrissaient trop, pour qu’ils ne vissent pas les larmes lui monter aux yeux.
Mais, soudain, ce petit monde, qui vivait devant elle sa propre pensée, qui était un peu elle-même, qu’elle souffrirait de ne plus venir retrouver là chaque soir, ce petit monde s’éclaircissait, disparaissait.
Il n’y avait plus que deux personnes en scène : Gilberte et Fagueyrat.
Ceux-là, c’était autre chose. Leur tête-à-tête, qui rendait la salle plus silencieuse, plus attentive, l’amour, que leurs yeux, leurs paroles, leur émotion palpitante, toute leur jeunesse, exhalaient comme un parfum violent et suave, parfum dont s’imprégnait l’atmosphère, dont s’enfiévraient les visages, dont haletaient les bouches et les âmes, le dialogue tendre, l’épisode charmant, ne créaient pour aucun spectateur une illusion aussi poignante que pour l’auteur.
Celle qui avait rêvé, composé, écrit, fait répéter cela… Celle qui y assistait tous les soirs, et reconnaissait chaque mot, chaque intonation, chaque geste… Celle-là seule oubliait complètement la convention, le décor, la rampe. Pour elle, ce qui se jouait là, c’était la vie.
La vie… qu’elle avait trop tard voulu vivre. La vie… dont le rayonnement lui brûlait le visage comme la réverbération d’un foyer trop ardent. Et cependant… elle communiait encore avec la vie par cette torture quotidienne. Dans quel silence, dans quelle nuit descendrait-elle, lorsque, pour la dernière fois, l’électricité s’éteindrait sur les housses grises jetées hâtivement par les ouvreuses.