Claircœur vécut cette minute-là. Elle parcourut d’un suprême coup d’œil le gouffre assombri du théâtre, vaguement éclairé par quelques quinquets des couloirs. Puis elle monta à la loge de Gilberte, pour ramener sa filleule à la maison.
Ses Malheurs d’une arpète avaient terminé leur courte carrière parisienne.
Le lendemain, Fagueyrat, qui évitait depuis longtemps de se trouver seul avec elle, vint au boulevard Raspail. Il avait annoncé sa visite. Claircœur l’attendait.
L’acteur-directeur résuma la situation. Le tableau manqua de gaieté. Mais rien n’était perdu. Ce fut, du moins, ce qu’il assura.
Puisqu’il avait mangé, dans son entreprise théâtrale, le peu qu’il possédait, et les sommes, beaucoup plus importantes, avancées par Claircœur, il ne ferait pas la folie de s’endetter davantage, en gardant les Fantaisies-Louvois. Un entrepreneur de spectacles, inventeur du « Cinéma phonético-polychrome », proposait de lui reprendre son bail. Quant à lui, Fagueyrat, il avait un projet. Sa physionomie s’illumina dès qu’il y fit allusion. Un projet qui lui souriait tant ! qui lui permettrait de s’acquitter envers son « cher auteur », — moralement, par la revanche de gloire offerte aux Malheurs d’une arpète. Et matériellement — il l’espérait bien — par des profits immanquables, des profits tout au moins nets, d’où l’on n’aurait pas à déduire les intérêts d’une grosse mise de fonds.
Son « cher auteur » — comme il disait — le regardait avec beaucoup de surprise, et une faible palpitation d’espérance.
Lui, Fagueyrat, ne regardait pas Claircœur, — ou à peine, sans appuyer. Un regard qui passe, qui tourne, qui revient pour s’éloigner encore, comme ces projections qui balaient l’horizon, la nuit. Jamais il n’avait franchement rencontré les yeux de sa généreuse amie depuis la scène de Lucerne, où il fut si près de s’engager. Cette scène, lorsqu’ils causaient ensemble, leur revenait à l’esprit, à tous deux, constamment. Mais ni elle, ni lui, n’y firent allusion, comme si leur mémoire ne gardait aucune trace d’une telle minute — … insignifiante.
Maintenant Fagueyrat développait son idée.
Déjà, sans le dire à Claircœur, s’efforçant de réunir quelques atouts, il avait préparé la partie à jouer. C’était une tournée en province, — peut-être à l’étranger, en cas de réussite. Il promènerait Les Malheurs d’une arpète, les présenterait à des publics avides de spectacles parisiens et non prévenus contre la pièce. Au contraire. Les malices des critiques faisaient long feu hors de Paris, tandis que les éclatants débuts de Gilberte, son portrait reproduit partout, éveillaient la curiosité, feraient accourir la foule.