— « Je ne parle pas de moi », ajouta modestement l’artiste. « Je n’en parle que pour vous faire observer que je ne suis point usé au dehors. Je n’ai jamais joué qu’à Paris et dans des théâtres d’été, comme Orange et Cauterets. Je crois donc, sans fatuité, pouvoir faire recette.

— Vous emmèneriez la troupe ? Ce serait tout de même de gros frais », objecta Claircœur.

— Les principaux rôles m’accompagnent à leurs risques et périls. Ils ont confiance. Pour les autres, ils sont trop contents de trouver la pâture et le couvert, même dans des hôtels modestes. D’ailleurs, en coupant un peu, en fondant quelques scènes ensemble, nous supprimerons pas mal de bouches inutiles. Quant aux comparses, aux figurants, ceux qui n’ont que deux mots à dire, je les trouverai sur place, et à bon marché.

— Mais », fit l’auteur, d’un air éperdu, « je ne pourrai pas vous suivre. J’ai un roman à écrire, et au galop. Dieu sait seulement si je le donnerai à temps au Petit Quotidien. Boisseuil a pris des engagements. D’ailleurs il me boude… Et cependant, il faut à tout prix… »

Elle s’interrompit. Tous deux savaient à quoi s’en tenir sur l’urgence d’une production fructueuse.

Fagueyrat modula un accent de contrition pour suggérer :

— « Mais pourquoi viendriez-vous ?… Quelque joie que nous eussions à vous emmener, nous ne songions pas à vous imposer la fatigue…

— Et Gilberte ! » s’exclama Claircœur. « Qui la chaperonnera ?… Votre duègne, Carmelita, qui a rôti tous les balais de France et d’Espagne !… Ma filleule n’est pas assez décidément une professionnelle pour que je la laisse… »

L’expression sur le visage de Fagueyrat l’arrêta. Son cœur aussi s’arrêta de battre. Elle attendit. Quoi ?… Quelque chose de formidable… et de très simple. Oh ! cela ne révolutionnerait pas le monde. Un petit événement sans importance, — prévu par elle, d’ailleurs. Pourtant un gouffre se fût ouvert, engloutissant sous ses yeux la moitié de Paris, qu’elle n’eût pas haleté d’une angoisse plus vertigineuse.

— « Chère amie », disait Fagueyrat, « vous qui êtes bonne au delà de tout, vous consentirez n’est-ce pas ? Je suis votre débiteur… Je le serai infiniment davantage. Je vous devrai un bonheur incomparable. Gilberte et moi, nous sommes jeunes, nous avons l’avenir devant nous. Une fois mariés, nous associerons nos forces, notre talent. Nous aurons le travail, la foi, la tendresse mutuelle, tout ce qu’il faut pour dompter la chance. Et nos conquêtes seront vôtres, nous vous rendrons au centuple…