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GILLES DE CLAIRCŒUR

I

— « Voilà Gilles de Claircœur. Le patron l’attend. »

La voix assourdie, mais autoritaire, indiquait un chef.

Celui qui venait de parler portait, en effet, un double galon d’argent sur la manche de sa vareuse gris-bleu, à boutons de métal. Brigadier des nombreux garçons de bureau du Petit Quotidien, il goûtait l’orgueil de son grade et de son importance. Assis à sa table-bureau, dans le grand hall du premier étage, il toisait de loin les gens qui gravissaient, à droite ou à gauche, le monumental escalier à double révolution. Entre le milieu de la courbe, où les visiteurs commençaient d’apparaître, et la plus haute marche, leur personne était jugée, jaugée, catégorisée par ce fonctionnaire — suivant une cote implacable : à la mesure de ce qu’ils pouvaient bien venir solliciter du potentat moderne qu’est le directeur d’un journal aussi puissant que le Petit Quotidien. Tous, pour l’homme à la vareuse galonnée, dépendaient plus ou moins de son maître, c’est-à-dire, et tout d’abord, de lui, — qui disposait de la présence auguste, rendait visible ou invisible le dieu.

D’un ton inusité, presque déférent, il venait d’annoncer Gilles de Claircœur.

A ce nom de paladin, proféré de la sorte, Marcel Fagueyrat, — le « beau Fagueyrat », du Théâtre-Tragique, — qui venait de faire passer sa carte au courriériste dramatique, se retourna vivement.

Ce qu’il vit lui causa tant de stupeur que la morgue hautaine, étudiée, de ses traits, n’y résista pas. Son expression prit un genre de ridicule différent, — un ridicule tout à coup accessible aux garçons de bureau. Leur groupe s’égaya sournoisement de son hébétude.

Le jeune premier de mélodrame connaissait ce nom, Gilles de Claircœur, pour celui d’un feuilletoniste populaire, dont les abondantes histoires, d’ailleurs mal écrites, exerçaient une fascination sur des millions de lecteurs. Invention, imagination, sens du mystère, sincérité dans l’émotion, correspondance indéfinissable avec la vie — de telles causes — (d’autres plus profondes encore, que sait-on ?) — faisaient le succès de ces récits. Dévorés au jour le jour, jamais ils ne paraissaient en volumes. Quel éditeur n’eût reculé devant leurs cinquante à soixante mille lignes ?