La fécondité facile de leur production, leur allure chevaleresque, et surtout la consonance du pseudonyme qui les signait — (les syllabes ont des suggestions par elles-mêmes) — avaient suscité dans la tête de Marcel Fagueyrat une vague image de leur auteur. Il se le représentait grand, carré d’épaules, arrogant et moustachu, — une façon de mousquetaire.

Or, lorsqu’il se retourna, sur le mot du brigadier, voici sous quelle apparence il découvrit Gilles de Claircœur, achevant de gravir l’escalier monumental du Petit Quotidien, et se dessinant dans l’énorme espace, au seuil du hall, sous la profusion de lumière électrique tombant des plafonds, car le moment était nocturne : cinq heures de l’après-midi, en décembre.

Une femme s’avançait. Une femme pas jeune, pas jolie, sans aucun chic, une femme de catégorie déconcertante pour le cabotin boulevardier. L’immédiate impression le fit remonter d’un bond jusqu’à ses souvenirs d’enfance, d’adolescence, — évocations de la petite ville méridionale où il était né, silhouettes endimanchées des jours d’agapes et de loisir. « Une tante de province… » pensa-t-il.

Il n’en revenait pas. La différence avec ce qu’il attendait, un désarroi si brusque, le laissait stupide. Et il s’effarait de voir la dame marcher droit vers lui, comme frappée, attirée, par un regard qu’il n’avait pas eu la présence d’esprit de détourner à temps, et dont l’insistance deviendrait grossière, s’il ne la justifiait pas en trouvant au plus vite quelques paroles à propos. — Il ne les trouvait pas.

Mais, encourageante, familière, point choquée, la dame lui dit à brûle-pourpoint :

— « Monsieur Fagueyrat, n’est-ce pas ?

— Vous me connaissez, madame ?

— Qui ne vous connaît pas ?… Mon Dieu, que je vous ai souvent applaudi ! Pourtant vous m’avez bien fait pleurer.

— Comment, madame !… Vous qui écrivez de si ingénieuses fictions, vous vous laissez prendre à celles des autres ? »

Il se remettait d’aplomb, dans sa fatuité. Les mots desserraient ses lèvres. D’ailleurs, peu à peu, son jugement se modifiait.