Il rabattit le devant du carton. On y aperçut une souris allaitant ses souriceaux. Les petites queues grouillaient comme des vers. Les minuscules nouveau-nés, aux corps violâtres, dépourvus de poils, se pressaient contre le ventre de leur mère. La fine tête de celle-ci se haussa, piquée de deux yeux vifs. Mais elle ne s’effaroucha point. Arthémise, capturée depuis quelques jours, était faite au régime des « pièces confidentielles ». D’autant qu’elle apercevait le ciel, sous la forme d’une étagère de bois, par les trous dont on avait constellé le sommet du carton, pour lui donner de l’air. Cette bête appréciait la félicité bureaucratique. Fière de sa maternité, elle regardait de haut ses amis. Avait-elle déjà un peu de leur morgue ? Partageant la sécurité de leur existence, elle ne songeait plus à leur fausser compagnie.
Ils s’esclaffaient, s’attendrissaient, lui donnaient des noms mignards. Déjà l’huissier était parti, pour quérir, chez la concierge, de la mie de pain et une goutte de lait.
Gilberte, s’étant sauvée dans le bureau de son père, se laissait secouer par la houle du fou rire. Mais elle se guinda bien vite. Car Théophile revenait, n’ayant pas perdu une parcelle de sa dignité, même en se passionnant pour la progéniture d’Arthémise. A côté du sous-chef, s’avançait un homme tellement barbu et tellement chauve qu’il semblait avoir pris sa chevelure pour orner son menton. Andraux le présenta :
— « Mon ami Jérôme Cochart, dont je t’ai parlé souvent, fillette. Quoique chef de bureau, absorbé par ses responsabilités, et par un travail écrasant, monsieur Cochart a eu la bonté de lire tes essais. »
Gilberte se leva, palpitante d’espoir, d’anxiété. M. Cochart la regarda, sourit.
Ce sourire n’apprenait rien à la jeune fille. Ce sourire ressemblait à tous les sourires qu’elle voyait naître sur les lèvres masculines, dès que les yeux correspondant à ces lèvres avaient pris connaissance de son visage gamin, au nez court, à la bouche mobile, au teint de primevère rose, entre les rondes coquilles lustrées de ses cheveux cachant les oreilles. Il la gêna plutôt, ce sourire. Mais des paroles se formulèrent, et son cœur sauta de joie. M. Cochart proférait :
— « Mademoiselle, j’ai lu de vous des pages exquises. Oui, n’est-ce pas ? » (Il se tourna vers le père.) « Je t’ai dit, Andraux. Vous pouvez vous demander, n’est-ce pas ? mademoiselle, ce qu’un prosaïque chef de bureau, comme moi, peut juger de vos envolées lyriques. Non, non, je sais… Mais, moi aussi, j’étais né pour écrire. Le beau style me grise, n’est-ce pas ?… me grise positivement… La poésie, ah ! la poésie… Mais, n’est-ce pas ? vous allez comprendre… Savez-vous pourquoi je ne suis pas devenu un écrivain… un grand écrivain, naturellement ? »
Gilberte secoua la tête. Un sourd désappointement la rendait grave.
— « Eh bien, mademoiselle, c’est parce que j’ai trop d’idées… trop d’idées, n’est-ce pas ? Chaque fois que j’ai voulu m’abandonner à mon inspiration, c’était en moi comme un tourbillon, n’est-ce pas ? Les idées venaient, venaient, toutes ensemble… Comment choisir, n’est-ce pas ? J’ai toujours eu trop d’idées. Votre père le sait bien. N’est-ce pas, Andraux ? Te l’ai-je assez dit ? »
Théophile acquiesça. Et, tout à coup, la bouche mobile de Gilberte eut le tremblement d’un rire qu’on retient. La jeune fille regardait le crâne, absolument dénudé, du chef de bureau. Est-ce l’ébullition des idées qui avait produit cette calvitie presque scandaleuse ?