Claircœur se rassit devant ses épreuves. Mais elle n’en reprit pas aussitôt la correction. Une mélancolie l’accoudait, les yeux au loin. Une mélancolie qui n’était pas toute d’inquiétude pour sa filleule. (Ne serait-elle pas là, longtemps encore, pour soutenir l’enfant, puisqu’elle ne savait pas lui résister ?) Mais une confuse tristesse montait tout à coup de sa vie. Elle ne savait pas pourquoi. Que lui arrivait-il ?… Combien Gilberte était différente d’elle-même !… Pourtant c’était la seule de son sang, parmi ceux qu’elle avait donnés à son cœur pour le contenter et le remplir.
Ah ! oui, elle était différente. Peut-être il fallait s’en réjouir. Peut-être cela valait mieux, cette force contre le sentiment des autres, cette confiance en soi, cette jeune vanité capable de regarder sans effarement, sans tremblement, les prodigieuses existences (un sourire sardonique pour George Sand), ce dédain de la bonté — même quand on accepte tout ce que la bonté peut offrir en se dissimulant. Mon Dieu, oui… cela valait mieux contre la vie.
Donc, réjouis-toi, Claircœur, pour cette petite Gilberte qui t’est si chère, et qui, malgré tout, semble exquise à tes yeux presque maternels, avec son gentil égoïsme câlin, que tu as cultivé, et l’éclat délicieux de sa jeunesse. Et, puisque tu es en humeur de t’attendrir, donne cette larme qui veut couler à l’autre jeune fille, à cette grande et gauche créature que tu fus à vingt ans, et que tu revois, et dont le cœur se serre encore au fond de toi, de tout ce qu’elle a craint, de tout ce qu’elle a peiné, de tous les déboires dont elle n’a pas voulu convenir jadis avec elle-même.
Sur le placard des épreuves à corriger, une poussée douce fit retomber la main de la romancière. Contre elle, sous son coude, une petite forme vivante s’insinuait. Et voici que son regard fut saisi par deux gros yeux pleins d’inquiétude.
Criquette observait depuis un instant cette immobilité, discernait dans la lassitude de l’accoudement, dans l’abandon de la tête sur la main, quelque chose dont on devait se préoccuper. Son museau fin, sa truffe glacée, se trouvèrent à la hauteur d’une larme. Alors, avec un petit gémissement sourd, elle se mit à frétiller de tout son corps, à remuer éperdument son demi-pouce de queue, ce qui signifiait : « Je te plains, tu vois. Mais, tout de même, ne nous laissons pas aller. Regarde si je suis contente, rien que d’être là, tout contre toi. Voyons, souris, parle-moi… »
Le petit corps frétillait plus tendrement, le demi-pouce de queue entraînait la toute petite croupe nerveuse dans une oscillation folle. Et quand « mémère » eut enfin accordé le sourire, la caresse et le mot bébête que Criquette pouvait comprendre, il y eut, dans le cabinet de travail, un jappement d’une joie si profonde qu’il ressemblait à un grêle sanglot.
III
— « Eh bien, mes enfants, puisque le rideau ne se lève pas, je vais faire un tour dans les coulisses. »
Théophile Andraux se dressa. Il était en habit. Un habit de coupe démodée, un peu luisant le long des revers et sur les omoplates, mais dont il tirait cependant un sentiment d’élégance et de supériorité. Le plastron de sa chemise, dont un long séjour dans la moisissure d’un placard avait amolli l’empois, se cassait contre la convexité de sa poitrine maigre. Il tenait à la main, avec de visibles précautions, son chapeau haut de forme. Mais l’orgueil de se trouver dans cette salle de répétition générale, parmi ce qu’il appelait « le Tout-Paris », de se mêler aux gens célèbres, qu’il reconnaissait — non sans quelques erreurs — d’après les vignettes des journaux confiées aux soins de M. Prosper, l’emplissait d’une ivresse.
L’importance qu’il attachait ce soir à sa personne, se manifestait par un pli de sa lèvre inférieure relevant vers l’horizontale sa petite barbe carrée. Il se dirigea vers l’escalier, avec l’espoir de rencontrer quelque relation grimpant à une mauvaise place : un collègue du ministère, un voisin de palier, sa concierge même. « Moi, j’ai la loge du directeur du Petit Quotidien. » Car Boisseuil avait envoyé le coupon à l’auteur du Guillotiné.