Fagueyrat eut un recul, dont le plus brave ne se fût pas défendu. Mais Criquette, incapable de s’attaquer même à un rat d’hôtel, se bornait aux fanfaronnades du gosier. On ne saurait dire qu’elle n’eût pas fait de mal à une mouche, car elle happait ces bestioles avec une dextérité telle, qu’une fois à portée de son museau, les infortunées disparaissaient de ce monde, au fond de la petite gueule noire, dans un « heup ! » après lequel aucune n’était jamais revenue. Mais Criquette n’avait de sa vie fait de mal à une créature vivante en dehors des mouches. Ce n’était pas par Fagueyrat qu’elle allait commencer.
L’acteur, un peu confus de son entrechat précipité en arrière, lorsqu’il eut constaté la dimension de l’assaillante, esquissa un vague sourire en émettant la réflexion :
— « Décidément, je n’inspire pas plus de sympathie à votre fox qu’à votre nièce. »
Mais la bonne humeur lui revint aussitôt, et il ajouta, se penchant pour baiser la main de la romancière :
— « Je les apprivoiserai. »
Il s’en alla, sur ce mot, délicieusement dit, et sur le geste, d’une grâce respectueuse. Avant de disparaître, toute sa personne souple de jeune professionnel des attitudes élégantes, et son séduisant visage, eurent un élan, un éclair : gratitude, joie, protestation silencieuse de dévouement, naïve exubérance. Le charmant cabotin, malgré son machiavélisme tissu de ficelles et sa vanité poseuse, était, comme tant de héros des planches ou de la vie, un simple enfant, un grand gosse, que la bonté d’une femme eût fait s’agenouiller, les larmes aux yeux. Une main, de douceur presque maternelle, lui tendait le hochet follement désiré. Fagueyrat dut se contenir pour ne pas manifester une émotion, dont la chaleur, même exhalée vers une personne qu’il considérait comme à l’abri de toute velléité d’amour, pouvait prêter à l’équivoque.
Mais, pour celle qui restait debout, immobile, dans la galerie aux reluisances laiteuses, retenant sous ses paupières mi-closes le plus expressif regard d’homme qui s’y fût doucement attardé, mieux eut valu qu’il parlât. Mieux eût valu qu’il étalât sa griserie d’ambition, sa certitude éblouie de fortune, de succès, qu’il avouât même les immédiats bénéfices sensuels que lui vaudrait, ce soir, la victorieuse révélation :
— « Je suis directeur de théâtre. Je distribue de l’argent et des rôles. La mine où je trouverai mes premiers fonds n’est pas près de s’épuiser. »
Lentement, Claircœur se dirigea vers la chambre de Gilberte.