—Chut!...» fit-elle, posant un doigt sur ses lèvres, et me désignant la forme torturée qui se convulsait sous les couvertures.
Étrange chose... Extraordinaire instant.
La femme... (une créature assez jeune, insignifiante, la silhouette enveloppée d'une blouse d'infirmière)... son expression soumise et irresponsable, son geste de compassion profonde, sa mimique instinctive, mais vraiment sublime, qui semblait dire: «Qu'importe!... Voici de la douleur, et le reste n'est rien...» Ceci me bouleversa, me transforma, me fit tout oublier. Une voix secrète me suggéra: «Tu es médecin... agis... soulage.» Le lieu où j'étais, ce que j'y pouvais craindre, la violence qui m'avait été faite,—tout disparut, la peur aussi bien que la colère, la curiosité comme la volonté d'observation. Il ne me resta que l'exaltation du devoir professionnel et la pitié.
Je me penchai vers le lit—sans même arrêter longtemps mes regards sur cette femme, qui n'avait pas encore prononcé un mot, et dont la seule attitude venait de m'impressionner jusqu'à changer mon état d'âme. En écartant le drap, je compris pourquoi je n'avais pas encore pu distinguer qui s'y trouvait.
La personne qui gisait là portait une sorte de serre-tête, comme ceux qui cachent le front et les cheveux des nonnes, sous la cornette. Ce linge blanc sur l'oreiller blanc, et qu'un système compliqué de rubans fixait à une robe de nuit à grande collerette pierrot où s'engloutissaient le menton et les oreilles, ne formait qu'une seule masse d'où émergeait bien peu de visage. Et ce peu de visage n'était guère moins blanc que le reste. La seule couleur différente—je ne le sus pas tout de suite—était celle des prunelles. Elles me parurent, quand je les vis, très sombres, d'un brun velouté, peut-être noires. Pour le moment, les paupières les recouvraient. Ces paupières abaissaient sur les joues une frange de cils tellement courte et régulière qu'elle devait avoir été rognée avec des ciseaux, pour que l'expression des yeux devînt ainsi méconnaissable. Dans le même but, assurément, les sourcils avaient été rasés. Bien que la complexion fût d'une brune, je ne pouvais préjuger de la nuance des cheveux,—du moins de la nuance qu'adoptait cette jeune femme pour sa chevelure, étant données les fantaisies de coloration et de décoloration que l'art capillaire facilite.
Comment la reconnaître jamais?
Ce masque blêmi, sans expression, sans parure, dénué de sourcils, presque de cils, étroitement encadré de ces blancheurs de linceul, qui sait?... Dans l'éclat de la santé, de la vie, de la joie, avec la grâce d'une coiffure seyante, c'était peut-être une image de séduction. Des cœurs passionnés l'évoquaient peut-être en se consumant de désir.
Hélas!...
Les traits me parurent délicats, réguliers. La distinction se marquait au galbe allongé de l'ovale, à je ne sais quoi de fin et de fier, qui subsistait malgré cet affreux appareil, et malgré les crispations de souffrance. Elle se décela également à l'élégance des attaches et des mains, lorsque je poursuivis l'examen de ce pauvre corps labouré par de terribles douleurs. Mais la disproportion des jambes et des pieds me frappa. Les muscles des jambes surtout, bien que d'un dessin remarquablement pur, ne se rapportaient pas, par leur développement et leur fermeté, à la gracilité fluette des bras. On aurait dit qu'une gymnastique spéciale avait exercé les unes sans jamais faire travailler les autres. Mais la nature offre souvent, sinon toujours, cette espèce d'inachèvement ou de désharmonie, qui force les sculpteurs à faire poser plusieurs modèles pour obtenir un type complet de perfection plastique.
Un fait certain, c'est que j'avais sous les yeux une très jeune créature.