R.—«J'ai appris la mort de l'aîné la semaine dernière.»

Le président.—«Mais il n'avait que dix-sept ans?»

R.—«Oui. Il était allé s'embaucher en province, rapport à la mort de son père. Ça y faisait mal, à c't'enfant, parce qu'il avait répondu au patron: «Moi, travailler sur une meule fêlée, jamais!» Alors le père Jouin s'y était mis à sa place, et c'est comme ça que le malheur est arrivé à l'un plutôt qu'à l'autre. Alors, Prosper, le gamin, est parti pour la Somme, où nous avons des parents. Il est entré à l'usine de Gamache, et...»

Elle eut un geste, que le président interpréta:

Le président.—«Un accident, lui aussi?»

R.—«Oui, six mois après le père, jour pour jour. Sa meule a explosé, l'a coupé en deux.»

La femme n'eut pas de larmes. Sa voix ne trembla guère. Mais ceux qui l'entendirent n'oublieront pas.

Le président.—«Et... votre autre fils?...»

R.—«Le cadet?... C'est le printemps dernier. Il avait douze ans, pas de raison... Il faisait l'espiègle, dans l'atelier... Une courroie l'a pris... C'est pas long, monsieur le président.»

Encore une fois, dans la salle où les hommes jugent, proportionnent les responsabilités et les peines, un silence écrasant tomba. La petite silhouette noire, à la barre des témoins, se faisait plus petite, semblait vouloir rentrer sous terre. Gênée d'avoir dû révéler l'atrocité de son sort, la veuve Jouin se recroquevillait, prenait une humble attitude, comme pour s'excuser, devant la pompeuse assistance, d'avoir tant de formidable grandeur, de porter une couronne tellement imposante et ensanglantée. Ses épaules se voûtaient un peu dans la «confection» de drap noir, et, sous la capote de crêpe achetée chez une mercière de faubourg, on voyait s'incliner son cou, maigre, brunâtre, cordé comme un filin, sur lequel erraient de petites mèches prématurément grisonnantes.