Les petites mains amaigries de Bertile tremblaient lorsque la fillette prononça cette phrase. Ah! comme elle-même ressemblait à un elfe, à une ombre légère, la mignonne danseuse du premier quadrille! Étendue sur la chaise longue, dans sa jolie chambre, en face du parc Monceau, boulevard de Courcelles, Bertile, toute mince, diaphane et pâle, semblait se dissoudre dans les mousselines de son peignoir et le linon des souples coussins.
Flaviana, la regardant, retenait des larmes. La pauvre petite! Elle s'était tant réjouie de danser dans les Elfes!... Et voici que la répétition générale avait eu lieu—un gros succès,—sans que l'enfant prît la tête de son premier quadrille, où déjà on la regardait comme une petite étoile,—une étoile de cinq ou sixième grandeur. Hier soir, pendant les heures d'émotion, d'emballement, de joie, de peur et d'ivresse, Bertile, si passionnée pour son art, était là, toute seule, dans ce lit. Combien amèrement elle avait dû y pleurer! Ce matin, elle essayait de crâner, de sourire, pour ne pas affliger sa petite mère d'adoption. Mais celle-ci détourna les yeux, ne voulant pas voir les doigts effilés s'agiter si douloureusement autour d'un ruban qu'ils nouaient et dénouaient, énervés, fébriles, tandis que la jeune malade s'appliquait à feindre l'insouciance.
—«Triomphal... c'est beaucoup dire,» corrigea la célèbre danseuse. «Mais le public,—ce public délicat de répétition générale—a très chaleureusement accueilli l'œuvre.
—Et ses interprètes,» appuya Bertile avec une tendre malice.
—«Et ses interprètes,» acquiesça l'étoile, souriante.
—«Allons, ma grande, ma sublime Flaviana, dis-moi donc qu'on t'a acclamée. Ah! dis-le... Raconte... La salle debout, enthousiasmée, criant ton nom parmi les applaudissements, les bravos!... Et les rappels... dis!... les rappels... Quand tu reviens, avec ta grâce, ton sourire, ton air inimitable de gratitude, de modestie... de fierté... que le théâtre croule... que tous les cœurs t'adorent... Ah! pourquoi me prives-tu de cela, ma Flaviana?... Ta gloire... l'amour que tu inspires, n'est-ce pas cela qui me console de tout!...»
Bouleversante consolation, qui fit éclater en sanglots la pauvre petite danseuse. L'émoi fut trop poignant. Toute sa jeune vie défaillante, menacée, et la désespérance infinie de son cœur, ne résistèrent pas à ce tableau d'une destinée qui, naguère encore, était son rêve.
—«Ah! Flaviana... Flaviana!... Tu vas croire que je pleure par égoïsme, que je ne suis pas sincère... que je ne préfère pas ton bonheur, ton succès, à la joie de vivre, à l'espoir d'être moi-même heureuse.
—Mais tu vivras!... Mais tu seras heureuse, toi aussi!... Mais je sais bien comment tu m'aimes!... Chérie... chérie... calme-toi!...» chuchotait la tendre femme, pressant contre elle le buste gracile, dont elle sentait toute la fine ossature, posant ses lèvres sur le front moite, sur la joue fiévreuse, imprégnée du sel des larmes.
La fillette se serra contre elle, goûta la douceur d'être câlinée, rassurée, puis, séchant ses yeux avec un petit mouchoir en tapon, elle essaya de sourire, pour demander: