Les petits êtres ont de ces révoltes, qui déconcertent devant des forces tellement disproportionnées aux leurs. Ils ne connaissent ni la prudence, ni la résignation. Et il en est ainsi des jeunes animaux comme des jeunes enfants. Craintifs de tout, ils ne le sont pas de la violence humaine. Sans doute, parce qu'à part de monstrueuses exceptions, elle ne saurait s'exercer contre eux. De cela, ils ont une singulière conscience.
François, dans son cœur de quatre ans, percevait autour de lui l'imposture, et il en suffoquait. Bien traité, gâté, choyé même,—car sa grâce était irrésistible,—il avait peu souffert,—après les premières heures de désolation et d'épouvante,—parce qu'on lui disait: «Tu reverras nounou Favier. Papa viendra te chercher demain.» Mais peu à peu on lui tenait un autre langage. On affirmait: «Les autres t'ont menti.»—«C'est moi ta nounou,» prétendait l'Arlésienne. Et Flatcheff le bandit avait l'audace de déclarer à cet innocent:—«Ton papa Delchaume t'avait volé. Il n'est pas ton papa. Tu ne dois plus l'aimer. Je suis chargé de te conduire à tes vrais parents.» Une indignation au-dessus de son âge soulevait alors cette petite âme, qui ne pouvait l'exprimer. Et c'est avec la même suffocation de fureur qu'il refusait de répondre au nom de Pierre, qu'on prétendait lui donner.
—«Je m'appelle Serge-François. Je ne m'appelle pas Pierre,» protestait-il.
Sa fierté, sa résistance, son énergie puérile, divertissaient ses ravisseurs, en les attendrissant malgré eux. Au Vieux-Moutier, où ils le cachèrent pendant quelques jours, Boris Omiroff ne put le voir, l'entendre, sans une espèce d'émotion. Le prince ne résista pas à la curiosité qu'il avait de cet enfant, son neveu, le fils de son frère. Il voulut la satisfaire avant de partir pour la Russie. Et, comme il avait d'ailleurs besoin de se concerter avec Flatcheff sur les mesures à prendre, il combina cette expédition en auto jusqu'à Mériel, pendant que tout le monde,—et même les gens de sa maison, avenue de Messine,—le croyait dans son wagon-salon, emporté par le Nord-Express. Au Vieux-Moutier, dont il s'était rendu acquéreur plusieurs années auparavant, des chambres habitables, aménagées dans une partie de l'ancien couvent, qu'on ne visitait pas, l'attendaient toujours, avec un personnel restreint, mais dévoué, aveuglément fidèle, tenu par l'argent comme par la crainte, et sans cesse à ses ordres. Depuis l'affaire de la Petite-Barrerie, c'est là que Flatcheff se tenait, dans une prudente retraite.
Chose plus facile qu'on ne croit: maintenir certains mystères. Pour tout le pays, le Vieux-Moutier était un but de promenade, qui attirait les touristes. On délivrait des permissions de le visiter à la mairie de Mériel. Un certain va-et-vient n'étonnait donc personne, non plus que la rigueur des consignes. La rapidité des autos permettait aux gens enfermés là de s'approvisionner au loin. La sauvagerie du site, sa difficulté d'accès, son éloignement, à l'orée de la forêt, s'opposaient à tout voisinage immédiat. Nul fournisseur, nul habitant du pays, nul visiteur, n'avait jamais pénétré dans l'appartement secret, dont les fenêtres dominaient un débris de cloître, qui, surplombant le vide, les masquait d'en bas, tandis que la porte intérieure, dissimulée entre deux demi-colonnes, ouvrait dans une galerie obscure où rien ne fixait l'attention.
Là, Boris Omiroff avait caché le fils de son frère Dimitri. Seul avec l'enfant, il l'examina, l'étudia, le questionna. Son sang courut plus orgueilleusement dans ses veines à constater la marque de sa race, dans la beauté, l'intelligence, la précoce dignité du petit être. Mais la fugace émotion fut vite noyée de haine. N'était-ce pas là l'enfant d'une ballerine, l'étranger, l'ennemi? Ce bébé inconnu, adversaire fragile, pourrait un jour,—qui sait?—se dresser contre lui, et prétendre à l'expulser, lui, Boris Omiroff, du patrimoine héréditaire. La merveille de l'Ukraine, la demeure fabuleuse où ses ancêtres avaient reçu les tsars comme des égaux, s'évoqua, déroula le serpentement sans fin de ses remparts, la masse énorme de ses donjons, de ses tours, la légèreté aérienne de sa chapelle au sommet de la colline, sa ceinture de forêts, et cette nappe d'argent que le Dniéper étend à ses pieds, par les longues nuits du Nord, sous la lune immobile.
Boris repoussa brutalement l'enfant, et appela Flatcheff.
—«Rends-le à cette femme d'Arles dont tu réponds,» ordonna-t-il. «Puis reviens m'expliquer encore ton projet. Et tâche qu'il me convienne.»
Le projet de Flatcheff convint à Boris.
L'Arlésienne, naguère venue en service à Paris, séduite par un réfugié russe, un certain Fédor Kourgane, s'était mariée avec cet homme, et l'avait attiré dans son pays. Là, tous deux crevaient de faim, après avoir essayé divers métiers. D'ailleurs, mal vus et méprisés, victimes de préjugés locaux, ils ne rêvaient que d'émigrer. On leur fournirait les fonds nécessaires à leur passage en Amérique, plus une somme qui serait pour eux une petite fortune. Et ils emmèneraient avec eux l'enfant. On n'en entendrait plus parler.