Quels abîmes creusent entre les hommes les siècles qu'ils ne vivent pas tous également vite!... Être des sauvages ensemble, c'est un élément de bonheur, plus certain que d'être les sociétés millénaires, où se coudoient des individus de tous les cycles historiques, où des âmes ténébreuses de l'âge de pierre, des âmes nomades des époques pastorales, des âmes crédules des temps mystiques, des âmes de guerriers, d'esclaves, de chevaliers, de moines, de courtisans, de démagogues, doivent s'enfermer dans le plus récent idéal, créé d'après la plus récente formule d'une avant-garde de l'esprit humain.
Il y avait certainement trois à quatre cents ans de distance entre le membre de la Chambre des Pairs et le boyard de la Petite-Russie. Tous deux se tenaient dans un élégant salon, qu'emportait à près de cent kilomètres à l'heure une machine lancée par le dernier miracle de la science sur deux lignes d'acier allant de Moscou à Vladivostock. Mais ce prodige moderne, en égalisant leurs gestes, leur façon de vivre, n'égalisait ni leurs conceptions ni leurs sentiments. Toutefois, ils se marquaient l'un à l'autre la plus parfaite courtoisie. Leur duel, n'ayant été provoqué par aucune offense grave, ne pouvait les brouiller, bien que Boris se plaignît encore plaisamment de souffrir de l'épaule. Et leur destinée semblait être de devenir cousins par alliance, Boris devant épouser lady Maud.
—«Puisque vous allez au-devant d'elle, je vous accompagne,» avait proposé Hawksbury, après avoir accepté l'hospitalité du prince dans le formidable château des Omiroff, en Petite-Russie.
Ce fut dit, ce fut fait, comme si le voyage de dix jours jusqu'à Irkoutsk n'eût été qu'une randonnée en traîneau sur les domaines du prince.
Frédéric se disait: «Peut-être obtiendrai-je enfin ce qu'espère Flaviana.» Car il s'était heurté au mutisme de Boris, à une résolution de ne rien reconnaître, de ne rien comprendre. Il s'y heurtait toujours. Mais une autre pensée occupait l'Anglais, grandissait chaque jour, plus dominatrice, dans son esprit: «Je dois dessiller les yeux de ma cousine. A moins qu'elle ne soit folle, elle ne persistera pas à épouser un tel homme, un être sans scrupules, sans véritable honneur.»
D'après les dépêches échangées, les voyageurs rencontreraient à Irkoutsk la duchesse de Carington et sa fille. Trois jours de voyage les séparaient encore de cette ville. A mesure qu'on s'en rapprochait, la délicieuse figure de Maud s'évoquait plus souvent, avec une réalité plus vivante, dans la pensée de lord Hawksbury. A l'imaginer telle qu'elle était, délicate, fière, farouchement virginale, très affinée de principes, et, malgré tout, si indépendante, et d'une telle générosité d'esprit et de cœur, Hawksbury trouvait de plus en plus intolérable l'idée de son mariage avec Boris.
A se préoccuper de Maud, fiancée, de Flaviana, mère, d'étranges interpositions de sentiments se produisaient chez Frederick. Pour laquelle des deux, maintenant, éprouvait-il une anxiété plus troublante? Quel genre d'émotion le secouait soudain lorsque la brune figure, gravement passionnée, s'effaçait par instants derrière la splendeur dorée de l'auréole blonde, lorsque le sourire hautain, capricieux, puéril, mais si captivant, de l'enfant gâtée, se substituait au sourire lent, profond, magiquement triste, de la divine danseuse? L'Anglais, devant l'énigmatique Fée des Elfes, songeait en soupirant qu'il possédait la clef de l'énigme, et il la voyait pressant dans ses bras un petit enfant. Rivaliser?... Impossible!... Et d'ailleurs nul aiguillon de feu ne lui en suggérait plus la frénétique envie. Mais la petite bouche railleuse et mutine de Maud le faisait songer aux baisers qu'y mettrait Boris. Et alors la piqûre d'une singulière jalousie lui perçait les moelles, éperonnait son aversion pour le Russe jusqu'à la haine, jusqu'à la rage. Quand celui-ci eut énoncé sa profession de foi joyeuse dans la vie,—ou plutôt dans les voluptés de la vie,—lord Hawksbury lui dit à brûle-pourpoint:
—«Je ne conçois pas qu'un être de jouissance et d'insouciance tel que vous ne saisisse pas l'occasion de se débarrasser à jamais d'une obsession pénible, d'une menace constante, persiste à traîner jusque dans sa vie d'homme marié le poids d'une action abominable, et bien plus dangereuse qu'abominable.»
A cette attaque directe, Omiroff ne montra ni colère, ni surprise. Il eut plutôt le mouvement de quelqu'un à l'oreille de qui résonne tout à coup un signal qu'il attendait. Suspendant sa marche en va-et-vient à travers le wagon-salon, il se planta, l'air un peu ironique, devant son interlocuteur.
—«Tiens!» s'écria-t-il, «vous ne m'aviez plus reparlé de ça depuis Moscou.