—«Why, t'is not awfully jolly... What do you think?[ [2]»

[2] «Vraiment, ce n'est pas d'une gaieté folle... Qu'en pensez-vous?»

Lord Hawksbury s'exprimait dans sa langue maternelle, la sachant familière à Boris Omiroff.

Ce qui n'était pas «d'une gaieté folle»—ou, traduction littérale: «pas terriblement joyeux»—c'était le paysage fuyant de part et d'autre du wagon-salon réservé au prince.

Le rapide transsibérien, ayant dépassé Omsk, filait à une vitesse vertigineuse, suivant une ligne qu'on eût dit le diamètre d'une circonférence d'eau congelée. Tellement unie était la plaine immense, sous son tapis de neige, que les légers accidents de terrain semblaient à peine de petites vagues figées. Tristesse plus poignante que la tristesse du désert, car la lumière, qui joue sur l'or des sables, qui l'anime de reflets et de mirages, ne resplendissait pas sous la lourde coupole grise de ce ciel boréal. Bien qu'on approchât de midi, rien ne laissait deviner la présence du soleil derrière cette voûte immobile de plomb et d'étain, où roulaient, comme prisonnières, des vapeurs fumeuses et rouillées. Tristesse plus oppressante que celle de la mer, car les flots vivent, dans leur perpétuel mouvement. Ici, les voyageurs du transsibérien pouvaient se croire les visionnaires effarés d'une planète morte. Certains paysages lunaires doivent ressembler à ces steppes hibernales.

Et Frederick de Hawksbury répéta qu'il ne trouvait pas ce spectacle «terriblement joyeux».

—«Vous êtes difficile, mon cher adversaire,» dit Omiroff. «Moi, j'estime l'existence admirable. Elle me rapproche à toute minute d'une fiancée que j'adore. Et mes idées ne seraient pas plus souriantes si ce train où nous sommes traversait une vallée fleurie, sous un soleil radieux. D'où vous vient cette humeur morose? N'avez-vous pas pris tout à l'heure, comme je l'ai fait, une bonne douche glacée. Rien ne vous dispose aussi allégrement, et l'on ne se doute plus qu'il fait vingt-cinq degrés de froid dehors.»

Hawksbury, enfoncé dans un moelleux fauteuil tournant, les jambes allongées, les coudes calés aux deux bras du meuble, et les bouts des doigts juxtaposés suivant son habitude, considéra le prince, qui allait et venait, fumant une cigarette.

Depuis qu'il avait rejoint le Russe, pour obéir à Flaviana, il étudiait le personnage. Et, de plus en plus, sous les dehors du grand seigneur fantasque, intrépide, aventureux, joyeux vivant, bon garçon, en apparence ouvert à la généreuse civilisation moderne, il retrouvait le barbare, le féodal, l'être d'égoïsme, de tyrannie, de brutalité, dont le type subsiste héréditairement là où il est conservé, préservé, maintenu par le régime autoritaire.

Pourquoi l'homme évoluerait-il quand le milieu, demeurant immuable, ne l'y contraint pas? Cette contrainte, qui ne se produit point en Russie par une évolution normale, a peu de chances de s'établir par le terrorisme révolutionnaire. La violence, généralement, appelle la violence. L'action suscite la réaction. Cependant c'est pour faire franchir au moyen âge, attardé dans l'âme slave, les étapes le séparant du vingtième siècle, que les intellectuels opprimés précipitent les temps à coups de bombes.