Deux minutes après, étalé de tout son long, le comte Hawksbury coupait, lui aussi, par un somme, la longueur de la matinée. Il ne devait luncher qu'à une heure, et sa montre ne marquait pas encore midi.
A ce moment même, dans le dernier compartiment du wagon de seconde classe qui suivait immédiatement la voiture du prince Omiroff, deux voyageurs, un jeune homme et une jeune femme, se trouvaient seuls.
La jeune femme était blonde, avec des cheveux épais, taillés courts sur la nuque, une figure laide, ardente, où la palpitation d'une vie forte et nombreuse comme la vie d'une foule, mettait une fascination supérieure à la beauté. L'homme,—un géant,—portait une expression, au contraire, placide, concentrée, dans de grands membres aux gestes rares, comme sur un visage défiguré par un œil mort et par une cicatrice.
—«Pierre,» dit la jeune femme, «nous approchons du fleuve. Là-bas, il y a une traînée de brouillard qui marque le cours de l'Obi.»
Ses lèvres se crispèrent après cette remarque si simple. Et il y eut un éclair dans ses yeux d'eau phosphorescente.
—«Ma Tatiane...» murmura seulement son compagnon, en glissant un bras autour d'elle.
Mais Tatiane Kachintzeff, dardant ses larges prunelles, avec une espèce d'avidité pleine d'horreur, sur le lugubre paysage, parla comme en songe, sans s'appuyer sur son fiancé.
—«Oui... le voilà, le fleuve... le fleuve maudit... C'est là, sur ses bords, que mon père, cet être de science et de pensée, allait draguer du sable, une lourde chaîne aux chevilles... D'ici, on pourrait presque apercevoir—j'ai étudié la carte—les murs de son bagne... Ces murs entre lesquels il subit, par l'ordre d'un Omiroff, le hideux supplice... Oh! l'imaginer... Mais chaque fois que j'y pense, la folie me prend... Otez-moi cette image... Et c'est là... c'est là!...»
Elle se dressa, véritablement égarée, les mains tendues vers l'espace blême, vers des amas obscurs qui, là-bas, pouvaient être des fabriques, ou des casernes, des faubourgs de ville, vers de vagues miroitements de lac ou de fleuve, elle cria, la voix déchirée, déchirante:
—«Père!... Père!...»