Marowsky la saisit alors d'une étreinte si frémissante de pitié, qu'elle en prit conscience. Elle se tourna violemment. Puis, raidie, tragique:

—«Et toi, mon Pierre... Et toi, avec ta face balafrée, ton œil perdu, ne portes-tu pas la griffe de proie enfoncée dans ta chair? N'est-ce pas Boris Omiroff qui a commandé de tirer, à ce soldat, parce que tu osais avancer la tête entre les barreaux de ta prison?...

—Je le sais... Tatiane... Je le sais. Qu'as-tu? Ne sommes-nous pas ici pour la justice?

—Elle tarde bien, la justice! Pierre, je ne voudrais pas faiblir. Pour que j'ose l'acte terrible, il faut que ce soit ici, tout de suite, en face de ce lieu qui a vu le martyre de mon père...

—Qu'importe!» dit doucement Marowsky. «Ce que nous faisons, nous ne le faisons pas pour nous, mais pour nos frères... pour l'exemple... pour l'avenir.»

Soudain, ils sursautèrent. Puis, d'un bond, Marowsky fut à la portière, l'ouvrit...

Un homme s'élança, tomba plutôt qu'il ne s'assit... Mais aussitôt se releva, et, haletant, ne pouvant encore prononcer un mot, arrêta le bras du fiancé de Tatiane, qui allait refermer la portière. Un signe de tête... Pierre aperçut, comprit. Son geste, en claquant le lourd battant, eût rompu le fil qu'apportait le nouveau venu—un fil enveloppé d'une gaine de soie verte, tel qu'il y en a dans les appartements pour les transmissions électriques de sonnerie ou de lumière. Marowsky rabattit donc d'abord le carreau et, prenant l'extrémité de ce fil, le fit passer par l'ouverture, du dehors en dedans, avant de clore la portière.

—«Ah! Sloutvine,» dit alors Tatiane. «Vous voilà donc!... Trois jours!... Nous vous attendons depuis trois jours!... Mais vous venez à l'heure qu'il faut,» ajouta-t-elle, la main tendue vers le mystère du pays de neige et de silence.

Sloutvine,—le Sémène encore vêtu de la livrée des Omiroff,—passa la main sur son front.

—«C'était dur, le long du train?...» demanda Pierre.