—Donne...» pria son fiancé, qui craignait de la voir défaillir d'horreur.

Elle leva sur lui le fanatisme et l'amour de tout son être, scintillant sous les paupières un peu obliques.

—«Non... pour toi... Pour mon père... Pour tous nos martyrs...»

Elle pressa le bouton électrique.

Minute immobile... Leurs cœurs mouraient dans leurs poitrines... Rien ne les avertit... Était-elle accomplie, l'œuvre terrible?... Comment croire que tout était résolu par ce faible geste d'un doigt de femme?...

Les saccades régulières du train, frappant le silence formidable de leurs âmes, y roulaient en tonnerre, parmi des échos d'épouvantement.

Mais, soudain...—ne se trompaient-ils pas?...—la course effrénée du rapide semblait se ralentir. Leurs regards osèrent se chercher, s'interroger... Oui... voilà... c'en était fait... On avait dû tirer une sonnette d'alarme. Mais quelle main?... La sienne, à lui?... Vivait-il encore?...

Nulle parole ne leur vint aux lèvres. Qu'importait maintenant? Ils avaient agi suivant leur conscience,—cette conscience collective qu'ils partageaient avec des milliers de leurs frères,—connus et inconnus. Ils laissaient le reste, et leur propre sort, au mystérieux vouloir de la fatalité.

Sloutvine, pourtant, par une sorte de mécanisme où ses propres sentiments n'avaient guère de part—car la peur, le souci de sa sécurité s'effaçaient dans la solennité de ce qu'il appelait sa mission, dans le sombre enthousiasme d'une telle heure—accomplit hâtivement ce que ses amis et lui-même avaient décidé d'avance.

D'abord, il coupa le fil électrique au bord de la portière, en lança le bout avec le commutateur aussi loin qu'il put, hors de la voie, tandis que la longue partie libre, déroulée par lui le long du train en venant de la voiture d'Omiroff, tombait, traînait, se tordait entre les roues, qui, bientôt, la morcelèrent.