—Comme d'habitude,» répondit-elle en souriant.

Raymond regarda ce sourire, sur les lèvres à l'arc allongé, frémissant, dans les yeux creusés d'ombre, où il se mélancolisait. Une palpitation d'amour lui fit trembler le cœur. D'avance, il entendit sa voix troublée dire le mot dont la clameur emplissait tout son être. Mais, d'un effort désespéré, il se contint. L'heure n'était pas venue.

Flaviana se reculait imperceptiblement, très pâle. Puis, tout de suite, ce fut comme l'évanouissement d'une flamme. Avec un geste de médecin, de frère, Raymond prit les mains de son amie,—les mains aux doigts grêles, fuselés, si fins et souples qu'ils se groupaient en faisceau comme les tiges d'un bouquet. Et, s'inquiétant toujours, à cause de l'obligation professionnelle:—«Danser?... Avec ce qui vous préoccupe... Vous qui ne dormez ni ne mangez depuis huit jours... En aurez-vous seulement la force?...

—Ne craignez rien,» dit l'artiste.

Et alors, elle lui expliqua. Une noblesse émanait d'elle, de son beau visage mince, de sa haute forme, dont la grâce subsistait, même dans l'immobilité.

—«La danse, pour moi,» disait-elle, «ce n'est pas un rite de joie, une pantomime de mon corps en contraste avec l'état de mon âme, une antithèse dont je puisse souffrir. Je danse comme d'autres chantent. J'entre dans mon rêve... Je libère les sentiments qui m'oppressent. Et tous, voyez-vous, Raymond, tous, ils s'évadent de moi, bien qu'en restant liés à moi. Je les exprime, en dansant, comme si je les jetais dans le rythme d'un poème. Je m'étonne qu'on ne les devine pas, qu'on ne les voie pas. Quelquefois je sens ma danse tellement triste et déchirante qu'il me semble qu'on va me crier: «Assez!... assez!...» avec des sanglots. Mais personne ne sait. Et cela vaut mieux. Vous saurez, vous, Raymond. Ne me plaignez pas. Ne croyez pas que ce soit pour moi pénible, cruel de danser...» Elle s'arrêta, saisie comme d'un frisson, et reprit plus bas:—«Une chose m'est dure, là-bas, en scène... oui. De voir toutes ces petites... Ah! quand elles viennent autour de moi... qu'elles s'approchent, puis s'éloignent... suivant les figures du ballet... Je cherche involontairement des yeux celle qui manque... Tous ces petits pieds agiles... Je pense aux petits pieds qui ne danseront plus...»

La voix de Flaviana s'altéra. D'un geste de la main, la danseuse dit adieu à Delchaume. Et, précipitamment, elle s'enfuit.

Le jeune médecin resta un peu perplexe. Il n'avait pas eu le temps d'expliquer à son amie que sa soirée ne lui appartenait point entièrement. Toutefois, puisqu'elle souhaitait qu'il ne s'éloignât pas, il ferait ce qu'elle lui avait demandé, bien qu'il ne constatât guère d'aggravation dans l'état de Bertile.

Raymond décida donc qu'il travaillerait là, dans la salle à manger. Et il commença par envoyer Pageant réclamer, chez lui, à son valet de chambre, certains documents qui lui permettraient d'utiliser malgré tout les heures de la soirée. En attendant, il s'assit près du lit de la petite malade.

Bertile ouvrit les yeux, le reconnut, sourit, et laissa retomber sa tête sur l'oreiller.