Mais aujourd'hui!...

Quoi! si vite... En quelques jours... Que dis-je?... en quelques heures... tout s'est assombri, transformé. Quel drame ai-je traversé? Qu'ai-je fait? Mon cœur se crispe. Une angoisse l'étreint.

Alors, moi qui me sens faible, pour la première fois, à cause du poids écrasant tombé soudain sur mes épaules,—moi qui n'ai personne pour m'aider à le porter, ni mère, ni amie, ni confidente, ni fiancé, moi qui, d'ailleurs, ne voudrais en faire partager le péril à nul être au monde, je prends, cette nuit, dans le silence, un feuillet blanc, que je place sous ma lampe, et qui recevra la tragique confidence.

Aussi bien, ne faut-il pas que tous les détails, jusqu'aux plus insignifiants, subsistent quelque part, impérissables? Ma mémoire peut faiblir... Et si je disparaissais brusquement!... Fixons ici une trace de cette aventure, qui, autrement, finirait par m'apparaître inconsistante et invraisemblable comme un rêve. Je me le dois à moi-même. Et je le dois aussi à ce petit infortuné, qui, plus tard, ne possédera pas de trésor plus précieux que mon témoignage.

Ce document, je lui trouverai bien une cachette assez sûre pour qu'on ne l'y découvre point, moi vivante, assez accessible pour qu'il n'y reste pas scellé à jamais, si je meurs sans avoir pu en disposer.


Il y a quelques soirs, je me trouvais ici, dans cette chambre,—ma chambre d'enfant, de fillette, d'étudiante,—la chère petite chambre de mes vacances, à Claire-Source.

Claire-Source!... le joli nom. Il représente jusqu'à ce jour,—et peut-être pour toujours,—la seule gaieté de mon existence. C'est la maisonnette campagnarde de ma tante Stéphanie,—excellente vieille fille, créature du bon Dieu, à qui je dois les petites douceurs, les petites gâteries, la petite illusion d'un foyer, d'une famille, dont, sans elle, j'eusse été absolument dénuée.

Donc, je passais une quinzaine ici, prenant quelque repos après la soutenance de ma thèse.

Mercredi dernier (il y aura huit jours demain), j'avais déjà souhaité le bonsoir à ma tante, et je m'apprêtais à me coucher de bonne heure, pour lire au lit un ouvrage qui m'intéressait, lorsque la sonnette de la grille tinta. Surprise, je sortis sur le palier, où je rencontrai notre jeune servante, les yeux élargis d'effarement.