Enveloppée dans mon grand manteau, l'écharpe de gaze posée sur mes cheveux, je montai dans la voiture.

Comment!... l'individu que j'avais pris pour un intendant m'y suivait!... Cela ne me plut guère. Qu'il fût venu à l'intérieur de la limousine avec l'infirmière, soit. Mais maintenant que nous étions deux femmes (mon inconscient seul ajoutait:—«dont madame le docteur Francine»), il aurait pu s'asseoir à côté du chauffeur. La température même ne lui aurait pas rendu trop pénible ce devoir de respect. Car la nuit de novembre était tiède.

J'abaissai la vitre à côté de moi. Un air moite, humide, mais sans pluie, me caressa le visage.

Je voulus demander quelques renseignements sur l'état de la personne à qui je portais mes soins, mais songeant que j'aurais tout le temps, je laissai ma pensée s'évader au dehors, dans l'enchantement triste de la nuit.

Une vague clarté tombait du ciel sur de grands espaces obscurs. Comme nous filions à toute vitesse vers Persan, c'était, de part et d'autre de la route, la morne étendue des champs de betteraves, cultivées pour les raffineries. Bientôt commença la petite cité ouvrière. Quelle muette résignation, dans les ténèbres pâles, de toutes ces humbles maisonnettes pareilles, avec leur unique porte, leur unique fenêtre, leur échelle de poules montant à l'unique étage, dans le carré de leur jardinet! Quel silence!... quel lourd sommeil!... L'auto jetait sur chaque pauvre façade close le regard brutal de ses phares. Et mon cœur se serrait,—comme à l'hôpital, quand le chef de service, découvrant devant nous quelque tare humaine, sur un pauvre corps de misère, y projette sa science et nous instruit, sans se soucier des pudeurs et des épouvantes que brutalise l'impitoyable clarté.

Nous passâmes l'Oise sur le pont de Beaumont. La côte fut montée, la petite ville traversée en un éclair. Encore une route à travers champs. Puis nous pénétrâmes dans la forêt de Carnelle.

Un imperceptible frisson me traversa. Ici, la vraie obscurité, la vraie solitude, le sourd abîme où nul cri ne serait entendu. Et j'y étais seule, avec des gens que je ne connaissais pas.

La présence de la religieuse me rassurait. Je me tournai vers elle pour lui poser enfin les questions nécessaires.

L'intérieur de l'auto n'étant pas éclairé, je distinguais très vaguement les physionomies de mes compagnons de route. Et je les avais si peu, si mal vues, dans une si hésitante perplexité, que je ne les imaginais pas davantage.

—«Ma sœur,» commençai-je à voix basse, «voudriez-vous me donner quelques indications sur la personne auprès de qui vous me conduisez? Elle est jeune, m'avez-vous dit, très jeune?