—Eh bien, mon pauvre papa, tu as besoin de la maman de tes deux petits. Patiente... Ne fais pas un enfer de ton intérieur à cause de moi. Ta femme m'a considérée comme une étrangère dont on peut tirer parti sans scrupule. C'est dans la nature, ça. Faut pas te buter... Tu as d'autres enfants...

—Une étrangère... On ne vend pas une étrangère. C'est la traite des blanches.

—Chut!... chut!...» fit Bertile, qui avança gentiment sa main fluette pour fermer la bouche de son père. Et la fillette ajouta rêveusement:

—«Qui sait? Elle pensait peut-être faire mon bonheur. Il y en a tant, au premier quadrille, qui appelleraient ça une bonne aubaine.»

Le brave Pageant hocha la tête. Le fin repas qu'il venait d'expédier le disposait à l'indulgence. Sa colère tombée, il n'aurait jamais l'énergie de braver sa querelleuse épouse, et il savait gré à sa fille de lui prêcher la ligne de conduite où il se rallierait fatalement, par bonhomie, habitude, faiblesse.

—«Mais enfin,» demanda-t-il, «pourquoi es-tu couchée? Quel est ton mal? Je te vois maigre, pâlotte...

—Bah!» dit-elle, «ce n'est rien.»

Un observateur plus avisé que l'humble frotteur eût remarqué l'accablement si peu naturel qui renversait sur l'oreiller cette jolie tête de quinze ans, le ton las, désenchanté, des quatre mots que soupirèrent les lèvres puériles.

—«Rien... mais quoi?» insista le père. «On n'est pas au lit, à ton âge, quand on a rien. As-tu vu un docteur?

—Non,» fit-elle avec un vif redressement du buste, «ce n'est pas la peine. Il ne faudrait pas le déranger pour si peu, le docteur Delchaume.