Le président.—«Il s'est plaint?»

Tatiane.—«Non.»

Le président.—«Que vous a-t-il donc dit de lui-même... de ses souffrances... du mal dont il se sentait mourir?...»

Tatiane.—«Rien.»

La fierté farouche de ce «Rien»! Un silence tomba. La suite de l'interrogatoire se fit attendre.

Tous les regards se fixaient sur cette tache pâle qui était le visage de Tatiane, et qui se détachait là-bas, parmi toutes ces choses sombres, embues par l'atmosphère de cendre dont le triste jour de novembre emplissait cette salle des assises.

Les trois autres accusés intéressaient moins. Même la brune Katerine Risslaya, dont pourtant la réputation de beauté s'était établie par les portraits publiés dans les journaux. Son type sémite—profil busqué, larges yeux de jais—venait bien en photographie. Mais l'auditoire éprouvait une déception à la découvrir fanée, sans jeunesse, bien qu'elle n'eût pas trente ans, et tellement dépourvue d'expression qu'avec son teint jaunâtre, sans nuances, on eût dit une figure de cire. Des deux hommes, le fiancé de Tatiane, Pierre Marowsky, retenait seul quelque attention. C'était un grand gaillard superbe, un vrai Russe, blond et barbu, dont le visage eût été aussi beau que son corps athlétique, bien proportionné, si une double cicatrice ne l'eût un peu défiguré, couturant la joue droite, déformant le sourcil gauche, sous lequel l'œil ne regardait pas clairement, et, peut-être, ne voyait plus. A côté de lui, son camarade, blond aussi, mais très différent, faisait penser, avec ses traits plutôt celtiques, sa grosse moustache fauve, à un Vercingétorix halluciné. Dans le masque légendaire du héros arverne, deux yeux pleins de candeur et de rêve, des yeux très clairs, toujours perdus vers d'invisibles au-delà, luisaient en contraste, comme des fleurs tendres et mouillées sur la face d'un roc.

Cependant l'interrogatoire de Mlle Kachintzeff se poursuivait. Ou plutôt le président continuait à poser des questions qui, pour la plupart, restaient sans réponse. La jeune fille se refusait à donner aucune explication sur la soirée tragique de la Petite-Barrerie.

—«Vous étiez venue là,» demandait le président, «pour assister à des expériences d'explosifs, et peut-être pour apprendre le maniement des engins meurtriers?

—J'étais là pour obéir à un mot d'ordre que vous ne connaîtrez jamais. On a pu saisir quelques-uns d'entre nous. Mais notre idée... elle reste insaisissable.