—C'est Toulénine que je voulais outrager.»

Des rires fusèrent, mal contenus, irrésistibles. Du côté même de la Cour, on vit voltiger des sourires. La naïveté évidente, l'attitude, l'intonation, tout fut d'un comique énorme. Katerine expliqua:

—«Je voulais dire seulement que sa place est avec ceux qui nous accusent. Les juges le savent bien que c'est un traître, que c'est lui qui nous a livrés.» Elle se tourna vers ses compagnons, dont les yeux indignés se fixaient sur elle.—«Je ne pouvais pas vous le dire, à vous autres, puisque je ne vous ai pas revus. Mais le «martyr» avait raison. Il nous avait averties, Tatiane, tu te rappelles?... Et moi, j'ai eu la preuve. Le soir où l'on nous a arrêtés, j'ai surpris...

—Taisez-vous, Katerine Risslaya! Et asseyez-vous!...» tonna le président.

Elle demeurait debout, les lèvres entr'ouvertes, hésitante, ahurie. Mais son avocat lui dit quelque chose à voix basse, et elle retomba sur son banc.

Maintenant les accusés échangeaient furtivement de singuliers regards. Dans l'auditoire aussi, les yeux se cherchaient, troublés d'inquiétude. Ce Toulénine, un révolutionnaire célèbre qui, à plusieurs reprises, emprisonné dans son pays, stupéfia le monde par ses évasions audacieuses, ne pouvait-il pas s'être échappé une fois de plus? Le public l'avait admis sans hésiter au lendemain du coup de filet dans les bois de la Petite-Barrerie. Mais des semaines, des mois, s'écoulèrent. Des doutes, des racontars, vagues d'abord, puis plus précis, flottèrent, prirent corps, venus on ne savait d'où. Quelques journaux d'opinions très avancées entreprirent une campagne. Ils se faisaient fort d'établir que le Toulénine de la Petite-Barrerie n'était pas le fameux agitateur. Celui-ci serait mort ou végéterait dans quelque forteresse. Et la police aurait laissé croire qu'il s'était échappé, pour revêtir de son prestige un agent provocateur, envoyé sous son nom parmi les réfugiés de Paris. C'est ce faux Toulénine qui aurait organisé les expériences d'explosifs, et prévenu la Sûreté Générale du lieu choisi pour y procéder. Quoi d'étonnant si, dès le lendemain des arrestations, cet homme, le vrai chef de la bande, avait disparu sans qu'on expliquât très clairement dans quelles circonstances il avait pu s'échapper. La déclaration de cette Katerine Risslaya, la brusquerie énervée du président lorsqu'il lui imposa silence,—il n'en fallait pas plus pour éveiller l'esprit frondeur, les soupçons malins d'un public d'assises.

Un des principaux éléments de ce public, la foule des avocats, professionnellement opposée à la magistrature, se tient prête à fourbir toute arme qui entamera l'accusation. Les profanes, mondains, artistes, gens de plume, et les femmes, qui se pressent aux audiences des procès retentissants, y apportent le sentimentalisme à la mode, la sceptique indulgence, qui aboutit maintenant, dans nos mœurs, à l'antipathie pour toute répression. Quand il s'agit d'un crime qualifié de politique, et qu'on voit au banc des accusés une héroïne de vingt ans, mystérieuse, d'une séduction âcre, tragique, comme cette laide et attachante Tatiane Kachintzeff, il est impossible qu'une atmosphère sympathique à la défense ne se crée pas dans la salle. Tout de suite, dès que fut mentionnée la trahison possible jetant là ces quatre malheureux, l'auditoire fut dans le même état d'âme que si cette trahison avait été prouvée. Chaque détail dont se renforçait l'hypothèse fut souligné par de significatifs murmures. Tel ce fait que les matières explosives trouvées chez Pierre Marowsky lui avaient été fournies par Toulénine,—ce que le jeune Russe ne dit pas, mais ce que fit établir son défenseur. Les correspondances compromettantes saisies chez les inculpés étaient plus ou moins dirigées, provoquées, ou même signées, par Toulénine. Les lettres écrites de sa main engageaient toujours à fond leurs destinataires.

Chose bizarre!... plus on essayait de déterminer l'œuvre de ces quatre pauvres conspirateurs, plus elle échappait, pour laisser l'accusation en présence d'une seule action prépondérante, directrice, celle du seul accusé qui ne fût pas là: Toulénine. Et chose plus bizarre encore: il semblait que ceci apparaissait aux accusés, peu à peu, en même temps qu'aux jurés et au public, et qu'ils en fussent, à la longue, cruellement éblouis, comme d'une vérité dont ils eussent éprouvé plus d'horreur et d'épouvante que de soulagement, bien qu'elle leur gagnât,—ils devaient le sentir—la sympathie apitoyée des auditeurs.

La Risslaya seule prenait des airs entendus, doublait ses réponses de commentaires dont la netteté ingénue et cynique réjouissait une assistance de raffinés. Cette candeur de barbare provoquait le rire des Parisiens. Un moment vint, toutefois, où cette fille sauvage, née sous quelque tente des nomades de la steppe, parla sans soulever l'hilarité. Ce fut lorsque le président lui demanda quelles raisons elle avait eues d'entrer dans le complot.

—«On vous a dit,» fit-elle (suivant fidèlement la tactique de Tatiane) «qu'il n'y avait pas de complot.