—Parce qu'elle m'a sauvée... oui, elle m'a sauvé la vie. Mais elle a fait plus...»
La pauvre fille hésita, cherchant des mots. Quelque chose illuminait son visage ravagé, gonflait son cœur. Elle voulait parler. Mais dans l'impuissance d'exprimer tout ce qui resplendissait en elle, ses lèvres se fermèrent, et des pleurs ruisselèrent de ses yeux sauvages.
—«Parlez,» insista le président, qui s'adoucit.
Tatiane baissait maintenant la tête, à ce point que, derrière la balustrade de bois, on ne distinguait plus que sa main, sur laquelle son front s'appuyait.
—«Eh bien, voilà...» proféra sourdement Katerine... «J'étais arrivée à Paris pour suivre quelqu'un, qui m'avait connue dans un café chantant, à Odessa... Mais il m'a quittée... Ce que je suis devenue...» Sa voix sombra. Un frémissement visible agita ses épaules.—«Une nuit, du côté de Montrouge, j'allais être assommée par un bandit qui prétendait avoir des droits sur moi, des droits comme on n'en a pas sur un chien qui vous sert,—non, mais comme le chasseur sur le gibier qu'il traque... A mes cris, deux passants accoururent: Tatiane et son fiancé, Pierre Marowsky. L'apache et ses amis leur tombèrent dessus. Ils se battirent, là... dans ce faubourg de Paris... Une bataille corps à corps, sanglante, telle que je n'en vis jamais de pire, dans les nuits de là-bas, le long des sentiers de la steppe, où les loups attendent qu'il en reste un par terre quand la caravane s'en ira. Ils m'ont conquise, ils m'ont emportée. Tatiane marquait le chemin avec du sang, car elle avait reçu un coup de couteau. Depuis, elle m'a gardée, elle m'a nourrie, elle qui n'a pas sa suffisance. Mais elle a fait mieux... Cette jeune fille si pure!—Ah! on ne comprend pas cela, ici, qu'elle vive librement comme un garçon, et qu'elle aime, et soit aimée... et qu'elle reste pourtant comme une petite vierge dans la chambre de sa mère...—Cette savante... qui a des brevets et des diplômes... Elle m'a traitée dès la première minute comme si j'étais son égale, sa sœur.»
La Risslaya, ayant prononcé ce mot, crut avoir tout dit. Mais aucune question du président ne suivit immédiatement. Le silence de la vaste salle semblait écouter encore. Elle ajouta donc, et ce fut très simple:
—«Voilà pourquoi je n'existe plus que pour servir Tatiane Kachintzeff.»
Il y eut des applaudissements, que continrent mal les objurgations de l'huissier audiencier.
Le président devenait soucieux. Pierre Marowsky, de même que sa fiancée, se renfermait dans un mutisme presque absolu. Quant au Vercingétorix visionnaire, qu'on appelait Wladimir, sans que jamais nul ne lui eût connu un nom de famille, il se lança dans des divagations humanitaires, plus invraisemblablement chimériques que toutes les élucubrations de ce genre. Il fallut y couper court.
Maintenant s'évoquaient les accusés qui ne pouvaient pas répondre. L'un en fuite... ce Toulénine, dont le rôle apparaissait si obscur. Et l'autre... celui dont le corps avait été déchiqueté par la bombe, le soir d'orage, le soir sinistre, dans les carrières de la Petite-Barrerie. Celui-là, Michel Gorlianoff, «le martyr», qui saurait jamais de quelle façon exacte il reçut la mort?... Lui qui, si près du rendez-vous, prévenait Tatiane d'une trahison probable de Toulénine... Voulut-il supprimer le faux frère, délivrer ses amis de ce péril vivant? Fût-ce lui qui détermina l'éclatement de l'engin, sacrifiant sa vie au salut commun? Fût-ce Toulénine, deviné par lui, qui le foudroya en échappant. Nul ne pouvait le dire. Pas même les complices de ces hommes, puisque, à la minute tragique, les quatre autres se tenaient à distance, attendant la déflagration, et pensant ne voir s'éparpiller et couler que du sable,—non du sang. Le long interrogatoire des inculpés laissait le mystère intact. Même il en épaissit les ombres.