Y verrait-on plus clair à la seconde audience, qui comportait l'audition des témoins?
Le principal d'entre eux, le prince Boris Omiroff, ne vint pas. L'accusation l'avait cité, en sachant fort bien qu'on n'amènerait pas facilement à la barre ce magnifique étranger. D'ailleurs, il n'avait rien à dire, prétendait ignorer tout de la tentative d'assassinat dirigée contre lui. Cependant, jusqu'à la dernière minute, le public espéra voir et entendre ce personnage, un de ceux dont les moindres gestes surexcitent la curiosité parisienne. Sa réputation de beau Slave, de duelliste intrépide et heureux, de viveur aux fastueuses traditions, de prodigue aux revenus inépuisables, sa désinvolture à porter dédaigneusement sur sa seule tête les haines politiques accumulées par toute sa race, même les légendes inspirées par son orgueil brutal, faisaient de lui un des acteurs en vedette sur les tréteaux du monde. Ce fut un déboire lorsque le président de la Cour d'assises lut l'attestation des médecins, certifiant qu'une complication survenue durant la convalescence d'une grave blessure reçue en duel, empêchait le prince d'apporter un témoignage oral.
Une certaine compensation s'offrit à cet auditoire, dont les visages se tendaient d'une avidité féroce, dont les narines humaient l'odeur du scandale et du crime, comme elles auraient humé, dans la baraque de Bidel, la puanteur des fauves. Ici, dans ce prétoire, entre les majestueuses architectures, en face de la plus haute justice élaborée par la conscience humaine, aussi bien que dans l'infecte enceinte de toile, sur les banquettes de bois blanc, devant les cages suintantes d'ordure, ces hommes raffinés, ces femmes élégantes, guettaient également la minute où l'un de leurs semblables serait broyé, moralement ou matériellement. Les os craqueraient, les chairs saigneraient, ou bien, sur le déchirement des cœurs, les faces pâliraient, tressaillantes... C'était cela qu'il fallait voir.
A défaut de ce dompteur célèbre, Boris Omiroff, on vit s'avancer à la barre quelqu'un qui ne manqua pas d'intéresser. C'était lord Frédéric Hawksbury.
Dans la galerie des figures bien parisiennes, ce seigneur anglais tenait une place qui, depuis son duel avec Omiroff, le rapprochait de celui-ci. En effet, la blessure dont il fallut bien parler, c'était Hawksbury qui l'avait infligée à l'invincible bretteur. Et dans quelles conditions!... Lui-même, touché grièvement au premier feu, mais ne laissant pas deviner qu'il fût atteint, et tirant d'une main qui ne trembla pas, pendant que son autre main cachait, à son flanc, la trouée de la balle.
On chuchotait son nom, et toutes les particularités que ce nom rappelait, tandis qu'avec son flegme britannique, lord Hawksbury traversait une partie de la salle.
—«C'est ce richissime Anglais qui a fait jeter des bouquets de fleurs lumineuses à Flaviana, le soir du gala, au Pré-Catelan.
—Flaviana... oui. Il en est fou.
—On assure qu'il veut l'épouser.
—Que non.