Au milieu du carrefour se dressait un de ces chênes séculaires, dont l’aspect rapetisse et humilie l’existence humaine. C’était un arbre parfaitement beau, un chef-d’œuvre de la patiente Nature. Son tronc, qui mesurait quatre mètres de tour à la base, s’élevait d’un jet puissant, tout droit, jusqu’à la naissance des grosses branches. Là, il se divisait; il étendait des bras d’une incroyable force, portant avec une fermeté sans lassitude, sur une circonférence prodigieuse, des monceaux de ramures et de feuillages. Au centre, le fût robuste continuait de monter comme une colonne, soutenant l’édifice de verdure, le dôme d’ombre et de mystérieuse vie, où l’on devinait des palpitations de sève et des bruissements d’ailes, les frissons de joie du colosse mêlés aux tressaillements voluptueux des insectes et des oiseaux qu’il abritait par milliers. Il avait une physionomie, cet arbre, presque un reflet d’âme, une expression d’orgueil et d’énergie vitale, avec un peu du calme et de la bonté des forts, et, dans son immobilité de rêve, comme le flottant souvenir du passé millénaire. Puis, ce qu’on admirait encore, c’était, sur tout cet âge et sur toute cette force, la grâce puérile des bouquets de feuilles, ces feuilles menues et découpées du chêne, qui semblaient, sur ce front formidable, friser comme une folle et verte chevelure.
—Oh! il est splendide, cet arbre! s’écria Gilberte.
Lucienne ne disait rien, souriait vaguement—moins au spectacle extérieur peut-être qu’à quelque pensée intime.
M. de Villenoise eut un petit mouvement d’épaules dédaigneux.
—Bah! c’est un chêne comme tous les autres, du bois à brûler, dit-il... Vous pouvez marcher, Armand, cria-t-il à son cocher.
Gilberte vit une nouvelle petite agression sourde dans ce mépris voulu d’une belle chose qu’elle admirait. Entre deux êtres qui ne peuvent s’expliquer, tout aggrave un malentendu qui commence. Mais, en parlant de «brûler», Vincent était sincère. Il aurait mieux aimé maintenant mettre le feu à sa forêt que d’y faire ce qu’il appelait en lui-même avec rage «le tour du propriétaire».
Pour atteindre le Salon des Fées, il fallut, malgré la défense de Robert à Lucienne, descendre de voiture.
—C’est à deux pas, disait Vincent, et par une allée très douce.
En effet, au bout de quelques minutes, on se trouva dans un petit cirque de verdure, très curieusement entouré d’un côté par une muraille circulaire de rocher à pic.
Les deux sœurs s’étonnèrent.