—Très bien! je vous attends ici. Vous allez monter avec Gilberte.

Il fut inutile à la jeune fille de se défendre. Un peu tard, mais très clairement, Lucienne venait de s’aviser qu’il y avait opportunité sans doute à ménager un tête-à-tête entre M. de Villenoise et sa sœur, et que peut-être cela entrait dans les intentions secrètes de Robert. Du moment qu’elle croyait suivre une volonté de son mari, elle devenait intraitable. Elle s’arrangea si bien, que, sans une affectation ridicule, les deux jeunes gens ne pouvaient plus refuser de partir ensemble.

—Mais, dit Vincent, il faudra bien nous donner un grand quart d’heure, parce que nous monterons par ce sentier et nous reviendrons par là.—Il désignait une petite allée qui s’enfonçait dans la verdure.—Mlle Gilberte verra en même temps ce que nous appelons la Fontaine aux Pins.

—Allez, dit Lucienne, qui s’assit sur un des sièges en apparence naturels disposés çà et là dans le salon de verdure.

Le sentier, en s’élevant autour du rocher, devenait tout de suite abrupt. A plusieurs reprises, malgré l’agilité de Gilberte, M. de Villenoise dut lui donner la main. Ni l’un ni l’autre ne prononcèrent un mot, si ce n’est le: «Permettez, mademoiselle», avec lequel le jeune homme offrit son appui momentané.

Lorsqu’ils arrivèrent en haut, Mlle Méricourt eut une surprise. Elle ne s’était pas rendu compte de l’élévation atteinte, et elle fut stupéfaite de voir à ses pieds moutonner les cimes d’arbres. C’était comme une mer aux flots immobiles et sombres. Cela s’étendait de toutes parts autour de l’îlot rocheux. Puis, par delà cette ceinture de forêts, des terres de culture dorées par les épis, des prairies vertes et, plus loin encore, des lointains bleuâtres se déployaient. La coupole d’un ciel pur enfermait ce panorama, comme une tente gigantesque de toile azur, mangée de soleil. D’abord Gilberte vit tout cela confusément. Mais, peu à peu, elle distingua le château, avec ses toitures incendiées de lumière; puis, comme un grand tapis presque noir déroulé sur la claire verdure du parc anglais, les châtaigniers de l’avenue. Vers l’horizon, un amas de briques rouges coupé de lignes régulières et le panache gris d’une haute cheminée indiquaient les bâtiments de l’usine et de la cité ouvrière. Du côté opposé, juste à la lisière des bois, on apercevait une maison isolée entre les massifs d’un jardin, et, à quelque distance, un village. La jeune fille en demanda le nom. Vincent dit: «Je ne sais plus.» Puis il se détourna. La présence de Sabine, là-bas, lui semblait remplir l’espace.

—Tenez, reprit-il aussitôt, venez de ce côté, mademoiselle. Voici ce qu’on appelle le Puits du Diable.

Gilberte se pencha sur une anfractuosité d’aspect sinistre. Entre les végétations qui en voilaient les bords, l’œil plongeait dans un trou obscur dont il était impossible d’évaluer la profondeur.

—Les paysans, dit encore M. de Villenoise, prétendent que ce sont les oubliettes du château-fort qu’on croit avoir autrefois existé sur cet observatoire naturel. Mais l’excavation n’a pu être creusée de main d’homme à même le roc. D’ailleurs, je doute qu’on ait jamais rien construit ici. Mes recherches ne m’ont pas fait découvrir la moindre trace d’une fondation quelconque.

—Oui, c’est curieux, observa Gilberte, surtout dans un pays presque plat, peu accidenté comme celui-ci...