Son regard ne quittait pas ce trou noir, sur lequel des légendes couraient. Soudain elle se tourna, cherchant quelque chose à terre.
—Un caillou... Je voudrais y jeter un caillou, dit-elle.
Vincent ramassa une assez forte pierre.
—Vous allez voir, annonça-t-il. Ça ne fera pas grand effet. La chute s’assourdit sur un fond vaseux ou sur des mousses.
Il lâcha la pierre. Gilberte compta tout bas jusqu’à cinq, puis on entendit un choc sourd, un son mou, qui monta comme un soupir étouffé.
—Cela fait froid dans le dos, dit Gilberte. Allons, retournons vers Lucienne.
Ils suivirent un autre petit chemin, d’une pente plus douce que le premier. Bientôt des pins apparurent. De ce côté, on avait l’illusion d’un coin de montagne. Une source filtrant parmi des pierres, et tombant d’une hauteur de deux mètres, prenait des airs de cascade. C’était la Fontaine aux Pins. Gilberte ôta ses gants pour sentir sur ses mains la caresse froide de l’eau. M. de Villenoise, immobile, la regardait faire. Elle se tenait dans une pose charmante, le buste légèrement incliné, la taille et le corps en arrière pour ne pas mouiller sa toilette. Son cou et son visage étaient tout roses de chaleur, tandis que, sous le ruissellement, ses mains prenaient une blancheur de marbre.
Une émotion passa dans les yeux de Vincent. A ce moment, elle se tourna, souriante, par une intuition de femme se sentant contemplée, admirée... Et un grand frisson d’amour fit tressaillir à l’unisson ces deux êtres, dans ce lieu plein de mystère, de fraîcheur, de silence. Un rayon de bonheur illumina les prunelles brunes de la jeune fille... Mais ce ne fut qu’un éclair. Déjà M. de Villenoise s’était ressaisi. Comprenant que sa courte faiblesse détruisait sa laborieuse froideur de la matinée, que se laisser surprendre ainsi c’était jouer avec cette enfant le jeu le plus cruel, il prit tout à coup une résolution extraordinaire.
—Mademoiselle, dit-il, pardonnez-moi si je suis indiscret, mais j’aime tant mon ami Dalgrand, je porte un si vif intérêt à sa famille, à la vôtre...
Il cherchait ses mots. Gilberte ne pouvait prévoir ce qu’il allait lui dire, mais, au seul ton qu’il avait pris, elle pâlissait. Ses joues si animées devenaient blanches, comme ses mains de marbre sous le ruissellement de la source. Elle les avait retirées, d’ailleurs, ses mains, en faisant un mouvement vers le jeune homme, et elle ne les tenait plus sous la froide caresse de l’eau. Malgré cela, elle les tendait toujours, ne sachant plus, dans son trouble, ce qu’elle faisait. Et des gouttes roulaient sur les doigts blancs, puis tombaient à terre, comme des larmes.