Dalgrand, secoué de fou rire, s’écroulait sur un divan.

—Eh bien, tu me prends pour un joli garçon!... Je t’enverrais comme ça?... Non, c’est impayable! Et puis alors, moi, je te regarderais faire?

Il riait comme un grand enfant, et repartait dans de nouveaux éclats de joie chaque fois qu’il regardait le visage de son ami, figé dans une gravité un peu mélodramatique.

—Mais non... Voyons... C’est moi qui en ferai l’essai de mon viaduc. Et il me portera, je t’en réponds, le brave camarade! Personne ne mourra, va!... Seulement, si tu veux t’offrir une petite émotion, bien ravigotante, je te permettrai de monter à côté de moi dans le train de plaisir. Ça te secouera... Ça te changera de tes histoires de femmes... Crédié! Ça n’est pas des gars comme nous qui abandonneront le beau travail de la vie parce que nous ne savons plus à quel jupon nous vouer!!...

Maintenant Robert avait repris son sérieux. Et il discourait sur ce qu’il appelait «la sottise» de son ami,—tenté peut-être de dire un mot plus sévère. Allant et venant par la chambre, envoyant de grands gestes, il exhalait enfin ce qu’il avait eu tant de peine à contenir tout à l’heure. Sa prudence de froid conseiller craquait sous la poussée de sa forte raison et de sa virilité puissante, un peu brutale, un peu dédaigneuse de tous les raffinements du sentimentalisme féminin. Que diable! il y avait autre chose dans l’existence que des accidents amoureux. On n’était pas au monde pour devenir l’esclave d’une fonction! Certes, c’était vexant d’avoir une femme quand on en désirait une autre! Mais enfin, lorsqu’on s’était embarqué dans une maladroite aventure, on en supportait bravement les conséquences. Puis, pour oublier les déboires du cœur et des sens, on avait toutes les satisfactions de la pensée: l’art, la science, les voyages, le travail, et surtout tant d’immenses régions inexplorées de l’activité, où les découvertes surgissaient à chaque pas. S’il ne s’agissait pas de deux êtres profondément aimés par lui, il serait tenté de se faire des gorges chaudes devant cette situation tragi-comique, à laquelle un homme en apparence raisonnable ne trouvait de dénouement que le suicide.

—Mais voilà, c’est toi, mon petit Vincent... Et quand nous étions gamins, je t’appelais «la jeune fille». Tu n’es qu’un sensitif et un impulsif. On t’a bourré le cerveau de littérature au lieu de fortifier ta volonté et de développer tes muscles. Je te sais habile à te torturer.... Ça m’ennuie de te voir dans la peine. Et puis surtout, il y a la petite...

Vincent eut une exclamation sourde.

—Ah! dame, reprit Robert avec un peu d’émotion dans la voix, celle-là, je la plains. Les femmes n’ont que ça pour les occuper. C’est tout naturel qu’elles en fassent la grosse affaire de leur existence.

—Ne parle pas d’elle, dit Vincent. Tu m’ôterais le courage que tu viens de me donner. Tu as raison. Je dois agir en homme. Et je n’ai pas le droit de me plaindre, puisqu’en faisant souffrir des innocents, je ne supporte moi-même que les conséquences de ma conduite antérieure. C’est toi qui as bien pris la vie. Moi, j’ai raté la mienne.

Dalgrand voulut protester. Mais son ami lui posa une main sur le bras.