—Il est bien entendu, n’est-ce pas? demanda M. de Villenoise, que ta famille n’arrivera pas ici avant le jour de l’inauguration officielle?

—Comment! Mais je crois bien! Voudrais-tu que ces pauvres petites femmes nous vissent essayer le viaduc? Si peu de danger qu’il y ait, j’espère, elles éprouveraient de cruelles émotions. Non, non... Je n’ai pas même parlé à Lucienne de cette cérémonie préliminaire... D’ailleurs, il y a une autre raison, tu comprends, pour que je ne hâte pas leur arrivée ici...

—Oui, dit Vincent avec amertume, cette raison, c’est ma présence. Mais ne crains rien. Je ne suis venu que pour la grosse épreuve. Le jour du triomphe ne me verra plus ici.

—Hélas! il le faut bien, mon cher garçon. Et je vais même prendre soin de marquer cela dans mes lettres, en disant que tu te trouves rappelé avant cette date par une affaire importante. Sans cela Gilberte refuserait certainement d’accompagner sa sœur.

Tandis que l’inventeur prenait de son côté cette précaution épistolaire, Vincent s’efforçait, par une lettre énergique, d’empêcher que Sabine ne le poursuivît jusqu’à Dinant. Mme Marsan craignait tout de ce voyage, n’y voyant qu’un prétexte à rencontre entre son amant et Mlle Méricourt. La pauvre femme s’était-il ne savait comment—si bien persuadée qu’il comptait épouser Gilberte qu’elle avait commis l’imprudence de lui en parler ouvertement. «Prenez garde,» lui avait-il dit, «n’abordez pas ce sujet. Il pourrait en résulter des explications que vous regretteriez vous-même. Contentez-vous de ma parole une fois donnée.» Elle avait tenu bon jusqu’au départ. Mais alors, tout à coup, elle s’était mis en tête de l’accompagner, ou, tout au moins, de le rejoindre. «Et si je te vois auprès de cette jeune fille,» lui avait-elle annoncé, «je ferai un esclandre. Je lui dirai que tu m’appartiens et qu’elle n’a pas le droit de te voler à moi!» Puis elle avait ajouté: «Mais si tu ne dois pas la retrouver là-bas, s’il est vrai qu’elle n’y soit pas avec sa famille, pourquoi crains-tu que je ne t’y suive? Pourquoi n’oses-tu pas me montrer à ton ami Dalgrand?»

Pouvait-il lui dire qu’il allait chercher loin d’elle un peu de repos, qu’il allait faire une cure d’énergie morale, trouver la force de lui conserver son cœur, qui, malgré lui, s’arrachait d’elle? Pouvait-il encore expliquer qu’après l’aveu fait à Robert, il lui semblait gênant de mettre sa maîtresse en présence de son ami?

Donc, à Dinant, M. de Villenoise vivait dans la crainte. Chaque fois qu’il rentrait à l’hôtel, il tremblait que le chasseur ne lui dît: «Une dame est venue.» Même au cours de ses excursions, et parfois dans les endroits les moins fréquentés, il tressaillait au roulement inattendu d’une voiture, à la brusque apparition d’une silhouette féminine.

Un jour, au château de Walzin, il crut la voir. Il avait passé sous le porche d’un moulin, et, tout de suite, sous ses pieds, il avait aperçu la nappe claire de la Lesse, coupée brusquement par une dépression de son lit de roc, par une sorte de gradin qu’elle franchissait avec des blancheurs d’écume et le mugissement continu de ses eaux. Au-dessus de cette chute, la rivière formait un calme bassin, dont le miroir noirci s’approfondissait de toute l’ombre d’un immense rocher à pic.

Un bateau se trouvait là,—un vieux bateau tout vermoulu, dans lequel se tenait un passeur, vieux aussi, dont les bras nus et le visage avaient la couleur du bois poudreux de son esquif. Le bonhomme grommela quelque chose en patois, et M. de Villenoise crut comprendre qu’il attendrait d’autres touristes, qu’il ne se dérangerait pas pour un seul voyageur. Un juron français nettement articulé et surtout la vue d’une pièce de quarante sous décidèrent l’antique batelier. A la grande surprise de Vincent, il ne saisit aucune rame, mais, empoignant un fil de fer qui courait le long du rocher, il fit avancer le bateau en plaçant l’une après l’autre sur ce fil ses mains noueuses comme des sarments.

Dix à douze mètres plus loin, le fil se détachait du roc, et se tendait sur des piquets jusqu’à la rive opposée.