Lorsque Vincent vit reculer la muraille, ses yeux en quittèrent la base visqueuse, d’une perpétuelle humidité, pour se porter vers le sommet. A cinquante ou soixante mètres au-dessus de sa tête, il commença de voir se détacher les rondeurs saillantes de quelques tourelles, la dentelle en fer forgé des balcons, et des têtes grimaçantes de gargouilles. Et il demeura saisi par la hardiesse de cette construction, par la situation unique de ce château posé presque en surplomb au-dessus d’un abîme. A mesure qu’il s’éloignait du rocher, l’architecture pittoresque se dessinait plus distincte. Il reconnaissait les parties très anciennes, datant peut-être du moyen âge, puis les additions successives élevées par les différents propriétaires de Walzin. Aujourd’hui cette demeure historique est la maison de campagne d’un banquier bruxellois. Mais Vincent ne voulut pas songer à ce détail prosaïque, afin de savourer sans mélange la poésie de ce lieu. Quand la barque aborda l’autre bord, il en embrassa l’ensemble: le château, qui paraissait presque petit sur son socle formidable, mais dont les découpures élégantes s’enlevaient si fines sur le ciel; la surface vertigineuse du rocher; en bas le miroir sombre de l’eau, puis la chute brusque de la rivière, le chaos d’écume, et la rumeur qui montait, la perpétuelle rumeur qui, depuis des siècles et des siècles, est la voix de cette solitude.

Cependant le batelier marmotta de nouveau quelque chose. M. de Villenoise regarda dans une direction qu’indiquait le bonhomme. Sous le porche du moulin, d’autres visiteurs arrivaient. Il fallait attendre pour repartir que le passeur les eût fait traverser ou bien retourner tout de suite avec lui. Vincent le renvoya, et se mit à marcher lentement dans l’herbe épaisse. Puis, d’un regard machinal, il suivit cette embarcation si drôlement manœuvrée le long de ce fil. Ses yeux allèrent plus loin. Il eut un sursaut... Là-bas, sur le seuil du moulin, parmi le groupe des touristes, il avait cru reconnaître Sabine.

Dès lors, le paysage disparut. Il attacha des yeux pleins d’anxiété sur cette silhouette féminine, d’une élégance, d’une sveltesse à la distinguer entre mille autres. Encore quelques minutes, et elle serait près de lui. Grands dieux! de quelles accusations ou de quelles plaintes allait-elle l’accabler! Vincent jeta autour de lui un coup d’œil découragé. Pas un sentier ne se dessinait sur la verdure de ce coin sauvage fermé par une colline. Si une route s’était offerte, il s’y serait lancé d’une fuite instinctive, abandonnant la voiture qui l’attendait de l’autre côté du moulin.

Maintenant le passeur avait embarqué son monde. Il se pendait de nouveau sur son fil. Et il approchait. Bien que le vieux bateau vermoulu parût près de s’enfoncer sous son chargement, la traversée s’effectua sans autre incident que les petits cris perçants jetés de temps à autre par les dames.

Une à une elles sautèrent sur l’herbe... A la stupéfaction de Vincent, Sabine n’était pas parmi les passagères. Non seulement elle n’y était pas, mais il n’en vit aucune qui lui rappelât la silhouette aperçue sous l’ombre du porche. Avait-il mal vu? Il put à peine le croire. Un instant il pensa que Mme Marsan, l’ayant elle-même reconnu, s’était cachée dans l’intérieur du moulin. Mais ce n’était pas vraisemblable. Pourquoi serait-elle venue là, sinon pour le suivre? Et elle n’était pas femme à hésiter, à reculer au moment de toucher le but.

Cette minute d’émotion et de doute ne fut rien toutefois auprès de l’impression extraordinaire, presque fantastique, apportée à Vincent par la journée du lendemain. Certains frissons éprouvés alors lui restèrent inoubliables, toujours prêts à s’éveiller au fond de son être à la moindre évocation du souvenir.

Ce matin-là, M. de Villenoise partit de son hôtel en voiture dès cinq heures du matin. Il allait visiter les grottes de Han, ces immenses cavités souterraines dans lesquelles la Lesse se précipite, et où elle circule par des détours invisibles, ne laissant surprendre que près de sa sortie le mystère de sa course.

Il faut environ cinq heures pour se rendre en voiture de Dinant à Han-sur-Lesse. Vincent avait préféré ce moyen de transport à cause de la beauté de la promenade. La route surplombe des vallées remplies jusqu’au bord d’une verdure touffue et toutes chantantes du murmure des cascatelles; ou bien elle traverse des forêts de sapins; puis tout à coup elle s’élève au flanc d’une montagne, découvrant au voyageur la splendeur des horizons.

Après avoir déjeuné au village de Han, M. de Villenoise alla d’abord contempler ce qu’on appelle la Perte de la Lesse. Arrivant d’un cours paresseux à travers les prairies, la rivière, tout à coup, bute contre une chaîne de collines, dont la configuration interne ressemble à une immense éponge pétrifiée, toute creusée qu’elle est par des centaines de grottes. Au lieu de tourner cet obstacle, la Lesse, qu’aucune ondulation de terrain n’a préparée à changer sa direction, se précipite contre lui de toute la vitesse de ses eaux. Son effort sans doute a percé la mince écorce de pierre; un gouffre s’ouvre... Elle s’y jette d’un effroyable élan. Que devient-elle? Nul œil humain ne peut plus la suivre jusqu’au moment où elle réapparaît sous la lueur des torches, entre le scintillement des stalactites dans les profondeurs d’un paysage de nuit, de rochers, de silence.

M. de Villenoise s’attardait devant cet engloutissement de la rivière. Il demeurait là, comme fasciné, à suivre du regard, dans l’obscurité de l’abîme, le glissement éperdu des eaux. Chaque flot accourait du fond de l’espace, bondissait dans la lumière, illuminé d’étincelles, emperlé de bulles dansantes. C’était un mouvement de vie et de joie, une course confiante et ravie. Soudain le sol manquait... Alors c’était un changement de couleur, une lividité glauque, la chanson des eaux tournée au gémissement d’épouvante, et l’effondrement si brusque dans le vide que le cœur du spectateur sombrait aussi, chaviré d’un seul coup, emporté par le vertige.