A la fin le jeune homme, avec les oreilles bruissantes, et la tête qui lui tournait un peu, s’arracha à cette contemplation. Un sentier conduisait à l’ouverture des grottes. Il le prit, et il arriva au «Trou de Han», juste à la minute où les guides commençaient la descente. Une bande nombreuse de touristes et de gamins du pays portant des lumières s’engouffrait sous une voûte obscure. M. de Villenoise détestait la foule. Cependant il lui fallait ici renoncer à la solitude. Pour descendre seul avec un guide, il aurait dû retenir un de ces hommes longtemps à l’avance, et la grosse somme à débourser n’était que le moindre obstacle qui pût l’arrêter dans l’exécution de cette fantaisie.

Il prit donc son parti de se mettre en route avec les autres. Une fillette déguenillée s’offrait à marcher devant lui avec une bougie fichée dans un support de bois.

—Soit, lui dit-il, je te prends... Va!

En tête et en queue de la troupe, les guides élevaient des torches de pétrole enfermées dans des cages de verre et soigneusement coiffées de fumivores. Car les torches de résine, jadis usitées, ont tellement noirci les stalactites qu’on a renoncé à s’en servir.

Alors, dans un étroit couloir, un piétinement de troupeau commença. Devant soi, c’était la nuit profonde. On ne savait où l’on allait. On suivait aveuglément la lumière de front, qui luisait là-bas comme une grosse étoile. Entre chaque voyageur, une bougie tremblotait, dont la lueur ne pouvait qu’à peine percer tout ce noir. On distinguait tout juste, à droite ou à gauche, un morceau de rocher luisant et humide. Et les ténèbres compactes s’épaississaient, d’une densité telle que la clarté n’atteignait pas toujours la voûte, et qu’il fallait élever la main pour ne pas se briser le front. Les cris des gamins vous avertissaient d’un abaissement du plafond, d’un rétrécissement du chemin. Parfois même le guide s’arrêtait au bord de quelque gouffre, le long d’un passage glissant, et il prenait la main des dames, en éclairant de sa torche un trou sinistre, qui plongeait on ne savait dans quelle éternelle nuit, et dont la gueule d’épouvante s’interceptait mal de deux poutres jetées en travers.

Tout à coup la route s’élargissait brusquement. Le guide annonçait une des salles. On se groupait alors autour de lui. Les retardataires se hâtaient, se bousculaient à tâtons, pour entendre la désignation de cette cavité, le nom de celui qui l’avait découverte, et les appellations qu’avaient suggérées les formes bizarres des stalactites.

—Mesdames et messieurs, vous voyez ici le Trône de Pluton, en haut duquel on distingue fort bien, le sceptre dans sa main droite, ce monarque des enfers. Ici, à gauche, c’est la Chapelle de la Vierge. Remarquez, messieurs, la finesse des colonnettes. Ce que vous voyez devant vous, c’est le Nid de la Colombe. Vous distinguerez les ailes et la tête de cet oiseau, qui est dans la position de couver ses œufs...

Les cous se tendaient. Les exclamations admiratives partaient. Dans le papillotement des lumières, on croyait de bonne foi apercevoir tout ce qu’annonçait le guide. Le fait est que, sous la couche de fumée que les torches de résine y ont déposée durant un siècle, la blancheur des stalactites et des stalagmites a disparu. On ne les distingue plus du roc sombre où elles se sont épanouies, comme une lente floraison de pierre, remontant à des âges insondables, à une vertigineuse antiquité.

—Les savants ont calculé, cria le guide, que, pour faire le Trône de Pluton, les eaux ont dû suinter pendant plus de cent cinquante mille ans.

Et il ajouta d’un ton qui voulait rester modeste: