Vincent la suivit—mais d’un pas moins prompt, pour ne pas donner aux gens de l’hôtel le grotesque spectacle d’une poursuite. Quand il arriva devant la porte qu’elle refermait à clef, il se mit à frapper, mais inutilement. Il l’appela même à mi-voix. Point de réponse. Nul bruit à l’intérieur. Un garçon passa, qui ramassait les chaussures. Cet homme tourna plusieurs fois la tête avec curiosité le long du corridor. M. de Villenoise, gêné, se retira.
Une demi-heure après, comme il n’était pas minuit, le jeune homme sonna et fit demander si Mme Marsan n’était pas encore couchée et pouvait lui accorder deux minutes d’entretien. La femme de chambre vint répondre que cette dame était au lit.
—Vous a-t-elle répondu elle-même? demanda Vincent, dont une terrible inquiétude crispait le cœur.
—Oui, monsieur, répondit la servante. Cette dame m’a parlé à travers la porte, sans ouvrir.
Il se calma un peu en pensant qu’elle n’avait accompli aucune folie sur le premier moment, qu’elle savait qu’il avait insisté pour la revoir, qu’elle attendrait donc certainement jusqu’au lendemain, pour connaître ce qu’il avait à lui dire, avant de prendre une résolution. Mais il restait encore haletant d’effroi au moindre bruit. Dès qu’une espagnolette ou une serrure grinçait dans le silence de la maison, il écoutait avec anxiété s’il n’entendrait pas tout de suite après la chute d’un corps dans la Meuse...
Il ne reposa pas de la nuit. Toutefois, vers le matin, le jour étant déjà levé, il s’endormit lourdement.
Lorsqu’il ouvrit les yeux, il éprouva d’abord ce malaise confus et abominable qu’apporte le réveil après un malheur. Tout de suite, il se souvint, il sauta du lit. Comment lui, qui sacrifiait son existence pour ne pas briser le cœur de Sabine, avait-il pu percer ce cœur de la plus cruelle, de la plus inguérissable des blessures?... Il avait commis l’action dont il se croyait le moins capable. Quelle éclipse avait donc subie sa volonté?
Il regarda sa montre. Elle marquait huit heures et demie. Avant même de procéder à sa toilette, il écrivit un mot pour Sabine, puis sonna, tendit l’enveloppe au domestique.
—Mais, monsieur, dit l’homme, cette dame est partie dès la première heure ce matin.
Alors commença pour Vincent la crise d’attendrissement et de remords que subissent les natures impressionnables après toute séparation violence. Il oublia les torts de Sabine pour ne se rappeler que les siens, à lui. Dans son imagination, les défauts de la pauvre femme s’atténuèrent, et les qualités grandirent. Quel tort avait-elle, après tout? Celui de trop l’aimer. La jalousie qu’elle avouait était une souffrance et non un crime. Et il la revit telle qu’hier soir, au dîner avec Robert: si séduisante, si jolie, d’un éclat si rayonnant! Que lui manquait-il pour être toujours ainsi?... Se sentir aimée de lui, Vincent... Pauvre passionnée Sabine!