—Encore... A boire!... murmura-t-il.

Sabine lui donna un peu d’orangeade. Alors Vincent retomba sur ses oreillers. Il s’agita encore un instant, murmura des mots entrecoupés, mais sans violence. Et, un quart d’heure plus tard, après une seconde cuillerée du calmant, il s’immobilisa de nouveau, tout épuisé, avec cette rigidité du visage, ces prunelles noyées sous les cils entr’ouverts, cet amincissement des narines, cette détente et cette pâleur des lèvres, qui, tout d’abord, avaient tant impressionné Sabine.

Le valet de chambre se retira. Et, durant le reste de la nuit, Mme Marsan ne manqua plus de donner la potion avec régularité. Elle ne pleura plus. A partir de cet instant, elle remplit sans émotion apparente, sans interruption, sans lassitude, son rôle de garde-malade. Elle conquit cet absolu sang-froid que montrent dans certaines occasions, et parfois avec continuité, les gens extrêmement nerveux, sang-froid produit moins par la domination que par la tension excessive de leurs nerfs.

Le lendemain, toutefois, elle n’osa pas insister quand les docteurs lui interdirent absolument d’assister à la tentative qu’ils allaient faire pour l’extraction de la balle.

Ce fut une heure de suprême angoisse.

Les minutes en furent si lentes, que la malheureuse femme, à la fin, ne put tenir en place. Fuyant les chambres où elle suffoquait, elle descendit des escaliers, traversa des salons qu’elle ne connaissait pas, où jamais elle n’avait mis les pieds, et, tout à coup, se trouva sur une terrasse. Des degrés de pierre descendaient à droite et à gauche, avec des rampes qui s’arrondissaient. En face, l’immense avenue de châtaigniers s’étendait, dans la somptuosité royale de sa largeur sablée, de ses hautaines verdures. Et, tout de suite, ce qui surprit Sabine, ce fut de voir, au milieu de cette avenue, la tache noire et mouvante d’une voiture qui accourait à toute vitesse.

Son cœur se serra. Elle eut peur que quelque parente de M. de Villenoise, inconnue d’elle-même, ne vînt lui prendre sa place au chevet de cet être qu’elle seule saurait arracher à la mort... O Dieu! si c’était Gilberte!... Si vraiment il s’était fiancé à la jeune fille!... Si celle-ci avait le droit de venir le soigner!... Eh bien, quoi?... Elle la chasserait!... Elle lui crierait qu’elle est la maîtresse de cet homme... Elle lui dirait... Ah! les paroles lui viendraient assez vite... Des paroles telles que cette enfant comprendrait qu’on ne lui volait pas, à elle, Sabine, l’amant qu’elle adorait!...

La voiture atteignit le perron, s’arrêta... Un homme sauta à terre. Sabine, saisie, mit quelques secondes à le reconnaître... C’était Robert Dalgrand.

Il s’élança sur les degrés. Alors elle eut comme un mouvement de terreur, de recul...

Mais lui, resté sous l’impression de la soirée de Dinant, lui qui voyait en elle la femme de son ami, et qui constatait sur ce visage toute l’agonie de douleur qu’elle traversait, n’eut qu’un geste d’ardente sympathie. Il tendit les deux mains, il s’écria: