—Une de ses parentes, alors?

Robert eut un: «Oui...» prolongé, assez équivoque. Il avait été sur le point de trancher net, de dire: «C’est, je crois, sa fiancée.» Mais, d’abord, il n’en avait pas le droit. Puis il craignit que le remède ne fût pire que le mal. Comment la pauvre fillette, déjà toute secouée d’inquiétude, supporterait-elle un semblable coup?

Ses ménagements masculins n’atténuaient rien du tout. Il en avait trop dit, comptant sur l’ignorance de la jeune fille. Mais cette ignorance n’est que relative. Que de notions flottantes, émanées des causeries même les moins risquées, des lectures même les plus avouables, et de l’éducation littéraire même la plus restreinte, sans compter les indiscrétions, les hasards, viennent se condenser dans ces petits cerveaux! La curiosité les aiguise, la nature les éclaire. Et tout cela les emplit d’une vérité à demi fausse, grossie ou diminuée, mais déformée toujours, pire pour certaines natures que la réelle connaissance des choses.

Gilberte pressentit tout de suite que la femme qui avait ce bonheur inouï de soigner Vincent, c’était sa rivale à elle-même. Toutefois, malgré les craintes de Robert, elle en éprouva presque du soulagement. Car elle s’était crue simplement dédaignée du jeune homme, et elle avait eu la douleur de penser qu’il s’était joué d’elle comme d’une fillette sans importance. Mais s’il était lié ou engagé ailleurs, peut-être avait-il une excuse. Peut-être même... Une divination d’une justesse extraordinaire éclaira ce cœur d’innocente. Elle comprit certaines expressions de tristesse, certaines paroles inexplicables, remarquées chez M. de Villenoise... Un roman plus flatteur et plus doux se substituait peu à peu à son amère aventure. Pourtant ce qui ne renaissait pas, ce qui ne renaîtrait jamais, c’était l’espoir. Quels qu’eussent été les combats de Vincent, ils se termineraient maintenant en faveur de cette femme assise à son chevet. Quel indestructible lien que de mortelles souffrances atténuées par des mains légères! Comment détourner son amour et ses regards d’un visage qu’on a vu infatigablement auprès de soi durant les longues nuits fiévreuses? Pauvre Gilberte, qui n’avait à donner que le sentiment intraduisible et muet, enchaîné sous les triples barrières de la fierté, de la pudeur et de la bonne éducation! Elle qui n’avait pas même le droit d’entrer dans la chambre du blessé, de lui offrir une cuillerée de potion, de relever ses oreillers sous sa tête douloureuse!... Comment aurait-elle pu se faire aimer?...

C’est à tout cela qu’elle songeait en tirant ses aiguillées de laine. Robert et Lucienne s’étaient retirés. En relevant la tête, Gilberte s’aperçut que le général s’était endormi dans son fauteuil, un livre de stratégie glissé sur ses genoux.

Alors la jeune fille laissa monter du fond de sa poitrine le long sanglot silencieux qui l’étouffait depuis longtemps. Puis, une à une, sur sa tapisserie, des larmes lourdes et désespérées tombèrent...


XII