Mais de Villenoise, avec un léger effort que lui coûtaient encore les phrases un peu longues, insista:
—Elle a été si bonne!... si patiente!... toute changée... Jamais je ne l’avais vue ainsi... D’une telle douceur... Et pas la moindre allusion pénible, pas un reproche...
—Allons, dit Robert, préoccupé de la fatigue visible de Vincent, tais-toi... Moi, d’abord, j’ai apporté du travail. Je vais prendre des notes.
Il se carra dans son fauteuil, ouvrit un livre, fit sortir la mine de son porte-crayon, et se mit à lire. De temps en temps, il s’arrêtait pour inscrire des signes dans les marges.
La tête tournée sur ses oreillers, blancs comme son propre visage, M. de Villenoise regardait toujours Sabine.
La pauvre femme, brisée de fatigue, s’était endormie pour de bon. Et, dans le ravage de sa beauté défaillante, se lisait la véritable étendue de son dévouement. Car elle était à l’âge où le moindre excès, la moindre imprudence, le plus léger surmenage précipite le déclin d’une jeunesse qui va disparaître. Elle surtout, si effrayée par la crise fatale, si hantée par cette idée qu’avec chaque parcelle évanouie de ses charmes s’évanouissait une parcelle d’amour dans le cœur de Vincent, elle ne pouvait ignorer le travail destructeur des nuits sans sommeil. Trop clairvoyante sous ce rapport, et prenant d’ordinaire tant de soin de son teint, l’abritant si volontiers de la grande lumière, l’entretenant par d’ingénieux artifices de toilette qu’elle ne pouvait pratiquer à Villenoise, comment avait-elle trouvé le courage d’un irréparable sacrifice? Et maintenant que Vincent allait mieux, maintenant qu’il discernait et jugeait tout, elle osait s’approcher de lui dans la dure clarté de l’aube, après les heures mortifiantes d’une longue veille. Parce que, dans cette délicate convalescence, les plus grandes précautions étaient indispensables, et qu’elle ne voulait pas confier son cher malade, fût-ce pour un instant, à d’autres mains.
M. de Villenoise avait, dans sa nature nerveuse et fine, assez de côtés féminins pour apprécier ce qui, aux yeux d’autres hommes, fût resté inaperçu, ou même eût fait tort à Sabine. Un amant moins sentimental aurait éprouvé peut-être un regret voisin du détachement à contempler ce pauvre visage dont il eût été l’involontaire bourreau. Tandis que jamais, dans tout son éclat, la beauté de Sabine n’avait remué Vincent comme en ce moment le remuaient les meurtrissures du teint et des traits, le bistre des yeux, l’amaigrissement des joues, et les menues griffures des rides sur cette figure endormie.
«Pauvre chère créature!» pensa-t-il. «Elle m’a sauvé la vie... Moi, j’avais brisé la sienne!... Et à quel prix m’arrache-t-elle à la mort?... Au prix de ce qu’une femme a de plus précieux,—surtout à son âge,—sa beauté. Et cela lorsque je venais de lui avouer brutalement mon amour pour une autre!...»
Robert, qui leva les yeux de son livre, devina en partie les pensées de Vincent.
—Eh bien, lui dit-il, que comptes-tu faire?